
Il arrive souvent que les gens pensent que ce que dit le mystique est très vague, et lui demandent des précisions. Il est vrai que sous un certain aspect, la parole du mystique peut-être vague.
Le scientifique et le mystique
En faisant une comparaison entre le mystique et l’homme scientifique, Pîr-o-Murshid Inayat Khan a dit que l’homme scientifique dans sa recherche de la vérité, grimpe la montagne depuis le pied jusqu’à son sommet. Mais que le mystique va directement au sommet de la montagne où il a une vue de l’ensemble. Ce qui montre que la vue, la vision de l’homme scientifique peut-être plus détaillé parfois que la vision du mystique. Néanmoins, c’est généralement pour deux autres raisons que l’on pense que la parole du mystique est vague.
D’abord, par ce qu’il observe et exprime des gradations extrêmement fines, des nuances très subtiles. Et un être, qui n’est pas habitué à cela, ne les perçoit pas et lui dit : « Donnez-moi quelque chose de substantiel, de grossier peut-être, mais que je puisse prendre entre les mains, il faut que je saisisse quelque chose ». Pour la même raison, des parfums très subtils sont différents d’un parfum préparé pour une perception qui n’est pas subtile. C’est pour cela que le thé pour ceux qui le plantent a un arôme très subtil et qu’il prépare un autre à côté pour ceux qui l’achètent. Ils ajoutent certaines substances très fortes, afin que ceux-ci apprécient et puisse dire qu’il est bon. L’avis de celui qui connaît l’arôme de cette plante est tout différent. C’est un exemple très simple.
Les degrés et leur absence
Et l’autre raison pour laquelle on trouve que la parole du mystique est vague, est la suivante. Un homme qui commence à apprendre quelque chose de cette vie dira : « Il y a différents degrés dans cette connaissance. Si vous en savez quelque chose, vous savez qu’il y a ces degrés ». Il arrive que cet homme entende dire au contraire que pour y parvenir, il y a d’autres degrés encore non étudiés, plus subtils. Au lieu de chercher à approfondir sa propre connaissance, il dira : « Celui-ci ne sait pas ce que je sais, combien j’ai étudié. Il ne sait pas que tel développement artistique, littéraire, scientifique s’est fait de telle façon, a commencé à telle époque ». Or à la lumière du mystique, cela peut être tout à fait différent.
Hazrat Inayat Khan a dit que pour celui qui a une connaissance élémentaire de la musique, il y a sept notes. Mais en réalité, il y en a un nombre infini. Et il peut y en avoir moins, on peut en faire cinq, on peut en faire douze. Cela dépend de la manière de l’envisager. On peut diviser les notes et les distinguer à la manière d’une échelle qui sert à monter vers les tons les plus hauts. Mais si on peut aussi s’élever sans se servir d’une échelle. On n’a pas besoin de ces degrés, de ces marches de l’échelle. On monte par une sphère toute unie, qui change par moments, mais pas par étages compartimentés.
Approfondir la connaissance
Parfois on dit que le mystique parle vaguement. Il semble ne pas reconnaître les degrés, les compartiments de notre savoir, sur quoi nous basons notre connaissance en cette vie. C’est qu’il n’en a pas besoin, car il atteint directement le sommet d’où il a une vue plus large. Cela donne une gradation différente. Au lieu de le critiquer, il serait plus sage d’approfondir ce qu’il dit, de voir à son point de vue en quoi consistent les progrès qu’on peut faire. Ce n’est que lorsque l’on a sondé les profondeurs de la vie, qu’on peut reconnaître ce que la vie contient. C’est celui qui a approfondi la vie et en a défini l’essence, qui peut la définir. Car en elle, il reconnaît l’essence et pas seulement les expériences éphémères.
Lors de ses conférences, Pîr-o-Murshid a donné beaucoup de définitions, ainsi que dans ses écrits. Pour cette raison, si on lui posait une question, il donnait rarement une définition très précise dans sa réponse. Cependant, vous trouverez des définitions très exactes du motif du thème central de la morale de chacune des grandes religions. Ces définitions, nous les entendons dans la lecture des textes qui sont donnés durant l’Adoration Universelle. C’est l’ensemble de ces définitions qui fait comprendre le développement de la sagesse présentée au monde. Quand l’humanité était arrivée à une phase où elle était davantage capable de réaliser la vérité, on lui montrait un nouvel aspect de la vérité.
Le soufisme et le Message
Pîr-o-Murshid Inayat Khan a donné une définition très précise du soufisme, en disant que c’est la philosophie religieuse de l’Amour, de l’Harmonie et de la Beauté. Et sous son aspect religieux, en disant que c’est la religion de la Lumière et de la Sagesse. Il a également donné une définition très précise de la sagesse et de l’amour, en disant que la sagesse est à la fois la connaissance de la vie extérieure et de la vie intérieure, et que l’amour est un terme poétique utilisé pour désigner la force qui est à la source de tout. Il dit que pourtant la force ne suffit pas, que l’énergie qu’on emploie est loin de suffire à notre vie.
Et en parlant du Message d’aujourd’hui, Pîr-o-Murshid en a parlé d’une façon précise. Quoi que les messages de Dieu, qui représentent la présence de Dieu et l’émanation de la présence de Dieu, ne puissent se définir par des mots, le Message central se trouve en deux termes. D’abord l’humanité forme un seul être, le bonheur et le bien-être de chacun dépendent du bonheur et du bien-être de tous. Et l’autre chose est celle-ci : réaliser la divinité en l’être humain. Car en l’homme il y a une étincelle de la divinité.
La divinité dans l’homme
Hazrat Inayat Khan dit que cette vérité n’a pas été donnée au monde plutôt, parce que l’époque n’en était pas venue. Naturellement, les êtres sages ne l’ont jamais ignoré. Mais aujourd’hui, on estime si peu l’homme, qu’il est nécessaire d’aviver cette connaissance en l’homme. Il est nécessaire de réaliser que l’homme n’est pas quelque chose de méprisable, d’inférieur ou un mécanisme, mais qu’en l’homme il y a une étincelle de la divinité.
Et Pîr-o-Murshid a donné encore une définition précise de la divinité, en disant qu’Elle est la Beauté ; si on peut reconnaître le divin en quelque chose, c’est dans la Beauté qu’on peut Le reconnaître.
Les buts du mouvement soufi
Parfois, on demande : « Mais le mouvement soufi a-t-il un but précis ? » Certainement il en a trois :
Le premier est de réaliser la lumière et le pouvoir latent dans l’homme.
Le deuxième est d’amener une meilleure entente entre les individus, les nations et les races afin que tous les préjugés soient dissipés et que toute haine causée par les distinctions et les différences soient abolies.
Le troisième but est celui d’aider au rapprochement de l’Orient et l’Occident qui sont les deux pôles du monde.
Il y a beaucoup de manières de faire, pour accomplir chacun de ces trois buts. Hazrat Inayat a parlé de la manière d’accomplir le premier en beaucoup de ses écrits et surtout dans le livre « La Vie Intérieure », ouvrage extrêmement complet où se trouve en résumé toute la sagesse qui concerne ce développement. Murshid en a parlé dans d’autres ouvrages aussi.
La psychologie humaine
Le deuxième but s’accomplit en approfondissant la connaissance de la psychologie humaine. Ce qui est d’abord nécessaire pour cela, c’est de se connaître soi-même. Vouloir étudier les autres et ne pas s’étudier soi-même est une peine perdue. Mais si on se connaît soi-même, si on connaît sa propre psychologie, on comprend mieux les autres et quand on comprend, l’intolérance commence à disparaître. Et quand on va plus loin dans la compréhension, cette tendance à l’intolérance s’amoindrit. La compréhension est la possession la plus importante, bien plus importante que celle des choses extérieures qui consisterait à connaître les coutumes, les usages des différents pays, à en connaître les habitudes et même la littérature. Si on s’est bien compris soi-même, on est préparé à tout, à rencontrer les manifestations de la vie les plus diverses, on les comprendra.
Je ne veux pas dire que l’effort d’assimiler une culture étrangère ne soit pas utile, mais ce qui est primordial, c’est l’étude de la nature humaine en commençant par sa propre psychologie.
Le rapprochement des pôles du monde
Le troisième but est une chose très nécessaire pour l’harmonie du monde. Ces deux pôles l’Orient et l’Occident se rapprochent et se sont particulièrement rapprochées depuis les deux derniers siècles. Mais il n’y a pas encore beaucoup de compréhension entre eux et si les hommes de ces deux parties du monde faisaient l’effort de se rapprocher, on n’y gagnerait beaucoup. Ces deux pôles ont beaucoup à gagner à se connaître.
Cependant, le Message Soufi n’est pas un message de l’Orient à l’Occident, c’est un message du cœur au cœur. Et de toutes les études qu’on peut faire, de tous les efforts qu’on peut faire, tout ce qui approfondit la connaissance de notre moi, le modèle et l’ennoblit, est ce qui a le plus d’importance pour nous. Et c’est ce qui nous aidera aussi à faire le plus pour autrui.
Paris, mercredi 22 janvier 1936
