
Chacun de nous exerce autour de lui une influence plus ou moins forte. Et chacun de nous est aussi exposé à bien des influences. Mais qu’est-ce que l’influence ? On pourrait dire que l’influence est un degré atténué du pouvoir, avec cette différence que le pouvoir agit par l’intermédiaire d’un commandement ou d’une action, tandis que l’influence gagne ceux sur lesquels elle s’exerce. Ce n’est pas en dépit d’eux-mêmes en effet qu’elle se produit, ce n’est pas contre leur volonté, c’est que la volonté de celui qui est influencé et la volonté de celui qui influence vont dans la même direction.
On pourrait se demander si un degré plus marqué de l’influence ne serait pas la suggestion ou même l’hypnose. Mais dans l’hypnose, un être est rendu impuissant, son libre- arbitre est aboli. Et dans la suggestion, il en est plus ou moins de même. Ces trois formes de puissance : pouvoir, hypnose, suggestion, agissent en dehors de la volonté du sujet, tendent à anéantir cette volonté en vue d’un certain but, tandis que l’influence d’un être tourne le courant des désirs d’autrui dans sa propre direction.
L’influence tacite
De l’influence tacite et de l’influence que l’on tâche d’exercer par la parole, laquelle est la plus puissante ? On pensera sans doute que la parole a davantage d’influence. C’est parfois vrai, mais c’est loin d’être toujours le cas. La parole fortifie certainement l’influence, mais si nous voulons influencer une personne en lui expliquant notre point de vue, cela produit généralement un effet contraire. Car alors il est difficile de ne pas avoir des paroles trop appuyées, de ne pas montrer un désir évident d’influencer l’interlocuteur. Ceci provoquera chez lui un désir contraire et une réaction d’opposition. Il suffit de faire comprendre à une personne : « Je désire que vous fassiez cela » pour que quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent elle fasse le contraire.
Chez l’être humain il y a un très grand esprit de contradiction qui trouve son origine dans la volonté, dans le désir de la volonté de choisir sa route. Par conséquent, celui qui désire en influencer un autre doit prendre garde de ne pas éveiller cet esprit. Il est certainement difficile de posséder assez de tact pour avoir égard au sentiment de la personne à laquelle on parle, et à laquelle on essaye de faire comprendre que sa direction ne nous semble pas bonne. Il faut la connaître très bien. C’est pourquoi il est plus facile de ne rien dire que de parler : l’on risque beaucoup en parlant. Mais si l’on peut dire un mot approprié, notre influence jusque-là silencieuse sera mille fois accrue.
L’influence sur la jeunesse
Les exemples qui peuvent nous montrer l’importance que possède l’influence ne manquent pas. On peut la voir à l’œuvre dans la jeunesse. Ainsi, il est difficile à un être de conduire sa vie différemment de ce qu’il a vu dans son enfance. Les enfants témoins de disputes, de mauvaise entente entre les parents auront toujours cet exemple devant les yeux. Et ceux qui auront connu une bonne harmonie auront tendance à préserver une bonne harmonie. Ceux qui ont vu leurs parents s’occuper de quelque chose d’utile, d’intéressant, auront tendance à faire la même chose. Et ceux qui auront vu leurs parents ne rien faire, vivre dans l’oisiveté, ou ne s’intéresser qu’à des activités médiocres, auront beaucoup de difficulté à réaliser une œuvre utile ou de quelque envergure.
Mais la jeunesse dépend aussi dans une grande mesure de l’exemple qu’elle reçoit de ses camarades.
L’influence de l’ami
L’influence la plus importante et la meilleure vient de la note qu’un ami fait vibrer, de la bonne atmosphère qui émane de lui. Il arrive qu’un homme n’ait pas besoin de participer à une conversation et que pourtant son influence se fasse sentir. Il y a des personnes devant lesquelles il est difficile de prononcer une parole de disharmonie, tant leur présence est par elle-même harmonieuse.
Ces êtres sont harmonieux parce qu’ils ont l’âme profonde, le cœur profond. Et par le fait qu’ils sont d’accord avec ce qui se passe autour d’eux, ou avec les paroles prononcées devant eux, par leur attitude d’acceptation, ils donnent de la force à ces propos ou à ces actions. Leur attitude silencieuse exerce une influence puissante sur ceux qui viennent en leur présence. Comme un instrument qui fait vibrer une certaine corde produit un effet de résonnance sur d’autres instruments, ainsi en est-il de cette âme silencieuse. La présence d’une âme très élevée produit son effet sur les autres. Et même si ceux-là ne sont pas en état de la comprendre, son influence agira sur eux. Ils se mettront peu-à-peu à son diapason. Peu-à-peu leur cœur et leur âme s’épanouiront sous l’effet du cœur et de l’âme de cet être.
L’attitude
La persistance d’une certaine attitude produit aussi son effet à la longue. Tandis que si l’on se dit et répète : « Je suis impuissant dans cette situation », l’on accepte un courant auquel on aurait pu barrer la route uniquement par l’influence gagnée par une attitude ferme.
C’est aussi par une influence tacite que des êtres vivant depuis longtemps ensemble finissent par se ressembler. Et même un chien qui a vécu longtemps près de son maître arrive à lui ressembler. De même, il arrive qu’un homme prenne quelque chose du cheval à force de toujours vivre près des chevaux.
C’est aussi à cause de l’influence inconsciente qu’une personne peut avoir sur un enfant que certains usages avaient cours en Orient lors d’une naissance[1]. Un être physiquement mal portant était considéré comme pouvant amener une mauvaise influence sans le vouloir. Mais il n’est pas suffisant qu’une personne soit bien portante, son caractère aussi a son importance.
Si l’on observe attentivement, l’on pourra en remarquer des exemples dans son entourage. Je me souviens d’un tel cas, datant de ma petite enfance. En parlant devant moi d’une certaine personne, l’on avait dit : « C’est une personne si ordinaire, mais c’est une si brave femme ! ». Cela me frappa ; j’avais entendu qu’elle était vulgaire. Quand je vis cette personne, je compris ce qu’on avait voulu dire. Et plus tard je vis cet aspect chez l’enfant qu’on lui avait donné à garder. Cela montre à quel point est peu désirable une mauvaise influence. Cependant, une telle influence n’est pas limitée au premier âge, elle se fait sentir plus ou moins à tous les âges.
Les lieux
Il y a aussi l’influence des lieux qui agit parfois très fortement sur nous. Il y a des lieux où nous nous sentons élevés, d’autres où nous nous sentons rabaissés ou déprimés, des lieux qui nous apportent la paix et d’autres où nous nous sentons agités sans en connaître la raison. C’est tout ce qui s’est passé dans ces lieux qui agit sur nous.
Par conséquent, si l’on veut influencer autrui vers le mieux, la chose à faire est de s’influencer d’abord soi-même, de se mettre dans un état désirable et d’y persister. Cet état se fera sentir peut-être même sans que nous ayons besoin de parler ou d’agir.
[1] Par exemple l’usage rapporté par Hazrat Inayat, usage qui empêchait d’admettre certaines personnes près d’un enfant nouveau-né.
Paris, 1er mai 1935
