Être et avoir

Toute notre vie se passe dans ces deux choses « l’être » et « l’avoir », et c’est la confusion que nous faisons entre ces deux choses qui seule, cause la perplexité de notre vie, qui seule, est l’illusion dont l’âme souffre.

Le fait même que nous nous servons de ces deux mots, l’emploi même que nous en faisons, nous montre que nous ne distinguons guère entre le sens de l’un et le sens de l’autre. Nous disons par exemple tantôt : « J’ai du chagrin » et tantôt : « Je suis triste ». Et nous disons de même manière : « Je suis heureux » ou : « J’ai une grande joie dans le cœur ». Nous disons aussi, en français : « J’ai trente ans, soixante ans, soixante-dix ans ». En d’autres langues, on dit : « je suis cet âge, ce nombre d’années ».

L’identification aux possessions

Si nous réfléchissons et que nous nous demandons ce que nous sommes véritablement et ce que nous avons, si nous voulons distinguer entre ces deux états, nous verrons que nous pensons être toutes choses qui en réalité ne sont que nos possessions. Ce sera la première découverte que nous ferons. Par exemple, l’habitude qu’on avait autrefois de se donner un nom d’après le bien que l’on possédait montre à quel point on s’identifie avec ses possessions. On l’a toujours fait et on l’a fait dans tous les pays. On a ce morceau de terre, on « est » ce morceau de terre. Mais on s’identifie encore plus avec ce qui semble ne pas être un objet, avec les différents stades par lesquels on passe dans la vie. Un être dira : « Je suis jeune, je suis vieux, je suis grand, je suis petit, je suis gros, je suis maigre ».

L’identification au corps

En réalité, on « n’est » jamais aucune de ces conditions, mais on possède ces différents états. Et on est à tel point persuadé qu’on est son corps, qu’on craint terriblement de le perdre en mourant. « Parce que – pense-t-on – je ne serai plus moi ». Beaucoup de gens, un nombre incroyable de gens, n’ont pas la conviction arrêtée que cette phase continuera quand la vie terrestre n’existera plus. Combien de gens pensent, ont pour idée, que quand le corps aura disparu ils ne seront plus rien. Cette idée est pourtant préférable à l’attitude de celui qui ne s’en soucie pas, de celui qui ne cherche pas.

Evidemment, si on dit que tout sera fini et qu’on ne cherche pas, on est plus pauvre que celui qui a l’idée d’une survie dans l’au-delà. Mais si ce dernier a simplement cette idée sans l’approfondir il est dans une situation moins favorable que celui qui doute et se demande : « Serai-je » ? Car celui-là pourra chercher, et celui qui cherche a davantage de possibilités de trouver que celui qui ne cherche pas.

Cependant, il y a un fait très simple qui pourra nous prouver que nous ne sommes pas notre corps. Un être humain peut perdre un bras, une jambe, tous les membres de son corps. Il ne se percevra pas comme n’étant plus lui-même parce qu’il n’a pas son bras ou sa jambe. Il restera très convaincu qu’il est lui-même et non un autre. N’ayant plus une partie de ce qu’il pensait être, il sentira néanmoins qu’il est bien le même. Il en va de même de la perte du corps physique. Quand il lui est enlevé, l’être vit quand même, et il ne se sent pas diminué.

L’identification aux émotions

Et puis, on pense que l’on est irritable de nature, ou que l’on est pessimiste, ou que l’on est quelquefois maussade, ou d’un caractère gai. On ne pense pas que c’est quelque chose qu’on possède. On possède en réalité ce tempérament ou ces habitudes, on possède ces différents états. Cette différence, nous pouvons la comprendre en étudiant l’usage que l’on fait du mot « être » dans le langage. Par exemple, une chanteuse dira : « J’ai « été » soprane ; j’ai eu cette voix, maintenant, je ne l’ai plus ». C’est du fait que cette voix est à ce moment un peu éloignée de cette personne qu’elle peut sentir qu’elle l’avait, qu’elle ne « l’était » pas.

On dit aussi : « Je suis dans cet état, je suis en fureur ». Mais on devrait dire : « J’ai en ce moment cette colère en moi » ; « j’ai » et non pas « je suis ». Et l’on devrait même dire : « J’ai mon moi momentané, mais non pas mon moi véritable, je me trouve dans cet état de tristesse, mais je ne « suis » pas triste ».

Si nous étions réellement tout ce que nous pensions être, c’est-à-dire tristes, craintifs, irrités, curieux, déprimés, joyeux, excités, nous ne pourrions pas vivre. Si nous le pouvons, c’est qu’une grande partie de notre être n’est pas associé à cela. Et c’est ce qui nous permet de vivre toujours, malgré tout. Et si la totalité de notre être était prise par ces différents états, par ces différents sentiments, il n’aurait pas la force de passer d’un sentiment à un autre, il serait submergé. Mais en réalité il est en dehors.

Se dépouiller

C’est pour cela qu’un adepte s’essaye à rejeter toutes ses possessions, tout ce qu’il a, même les possessions qui sont les plus proches de lui : le corps physique, les facultés mentales, les habitudes, les sentiments. Tout cela, il le rejette comme le serpent rejette sa peau, et il en sort renouvelé. Plus on se dépouille de ce que l’on a, plus l’on est.

Aussi longtemps que l’on croit être tant de choses qui, en réalité, ne sont que des possessions momentanées de l’âme, l’on est limité. Mais quand on a rejeté tout cela, on « est », on est davantage. Et si l’on a rejeté tout, l’on est tout. Ou, pour mieux dire peut-être, pour acquérir tout, il faut tout rejeter. Et la première chose à rejeter et à abandonner, c’est notre petit moi, ce que nous croyons être notre moi. C’est la possession la plus proche, la plus chère, la première chose qui nous intéresse. Mais si nous en sommes libérés, nous arriverons à différents états de réalisation spirituelle, de réalisation de Dieu dans la vie illimitée.

Il y a diverses manières de passer d’avoir à être. Même la compréhension intellectuelle peut apporter une lumière à l’homme, mais la voie du mystique va plus loin. Elle consiste à mettre sa conscience à l’œuvre, à abandonner une conscience fausse qui est une illusion pour arriver à une conscience vraie. Il oublie pour un moment, il abandonne pour un moment tout ce qu’il a pour devenir tout ce qu’il est, ce qu’il ne savait pas qu’il « est », étant encombré de ce qu’il « a ».

Se libérer de la peur

Cette idée de posséder quelque chose est la cause de la crainte, la seule cause. Un conte oriental rapporte qu’un maître et son disciple passaient à travers une forêt où se cachaient beaucoup de voleurs et de bandits. Le disciple disait : « J’ai peur, je tremble » – « Et pourquoi tremblez-vous ? » – demanda le maître. « J’ai peur de perdre ce lingot d’or que je porte » – « Jetez ce lingot d’or – répondit le maître – Si c’est la cause de votre crainte, jetez-là et la cause aura disparu ».

Il en est de même de ces possessions qui nous sont plus précieuses que l’or : notre enveloppe physique, notre mental. Nous craignons de les perdre, mais si une fois nous les avons abandonnées volontairement, toute crainte est terminée.

L’union avec le Tout

Être est une très grande joie. Être, sans conscience d’autre chose est le plus grand bonheur qui soit. Nous le goûtons un peu à certains moments. Par exemple, si nous sommes sur une montagne et que nous voyons les cimes, le soleil, il nous semble que nous devenons inconscients de tout, sauf de la vie. Nous nous sentons soulevés au-dessus de tout. C’est un petit aperçu de l’être, un reflet de l’être.

Avoir n’a jamais fait autre chose qu’écraser l’âme, que mettre un poids sur l’âme. Tous les intérêts qui nous engagent dans la vie terrestre, sont en même temps de liens dont nous voudrions nous libérer, mais sans très bien comprendre que ce sont des liens. C’est en les brisant, que nous gagnons notre indépendance, que notre âme renaît. Nous possédions -illusoirement – tout, mais l’âme peut devenir Tout.


Paris, samedi 18 janvier 1936