
La conscience est l’intelligence, l’intelligence est l’âme, l’âme est l’esprit et l’esprit est Dieu. Par conséquent, la conscience est l’élément divin, la conscience est la partie divine en nous. C’est par la conscience que nous devenons petits ou grands, et par la conscience que nous nous élevons ou bien nous nous abaissons, et par la conscience que nous devenons étroits ou que nous nous étendons. Vous avez peut-être vu dans le symbolisme mystique des Grecs les deux ailes de l’aigle. Deux ailes sont toujours considérées comme un symbole mystique. C’est le symbole de la conscience, et quand les ailes sont ouvertes cela signifie l’expansion de la conscience.
Ce qu’on appelle le déploiement de l’âme est l’expansion de la conscience. Par conséquent, en toutes choses, dans la voie de la religion, de l’occultisme, de la philosophie, du mysticisme, en quelque voie que vous preniez, si vous voulez aller plus loin dans le voyage spirituel, atteindre le but spirituel, il vous faut passer par l’expansion de la conscience.
La conscience
Maintenant j’en viens au mot « conscience ». Qu’est-ce que la conscience ? Quand nous disons : « un fusil chargé », nous voulons dire qu’il y a une balle dedans. Quand je dis : « conscience », cela veut dire l’intelligence chargée. L’intelligence chargée avec la connaissance, avec des impressions, portant des idées, signifie la conscience. En d’autres termes, nous pourrions l’appeler un cinéma. Mais qu’est-ce que c’est ? L’écran ? Mais nous ne voyons pas l’écran, nous voyons des images qui bougent. Nous disons conscience, mais qu’est-ce que c’est ? C’est pure intelligence qui est imprégnée par une idée ; elle est conscience parce qu’elle est consciente de quelque chose.
Et qu’est-ce que l’intelligence ? L’intelligence est l’âme. On ne peut pas trouver trace de l’âme sinon dans l’intelligence. Bien souvent les gens, ne comprenant pas, disent que le siège de l’âme est dans le cœur, ou dans le côté droit ou gauche de l’homme. Mais en réalité, une chose exprime mieux l’âme que n’importe quel côté du corps de l’homme, et c’est l’intelligence.
La Conscience universelle
Maintenant je voudrais montrer l’idée de la Conscience, de la Conscience universelle ou générale, en dehors de l’intelligence individuelle, en vous racontant une petite histoire. Il y avait un magicien qui imagina qu’il était fluide, liquide, mobile, s’élevant et tombant et se changeant en mer. Puis il imagina : « Je suis solide ». Des atomes se groupèrent, gelèrent et se changèrent en glace. Puis il pensa : « Je ne suis pas si froid, je peux être sec et stable et je ne fondrai pas ». Ainsi se changea-t-il en pierre.
Puis il dit : « Je veux sortir, je ne veux pas rester une pierre », et il sortit comme arbre. « Mais – dit-il – pourtant je ne bouge pas, je ne travaille pas ». Il se tordit et se tourna, et se changea en insecte. Mais ce magicien songea : « Quelle situation impuissante que celle d’insecte. J’aimerais jouer et chanter », et il se changea en oiseau. Mais alors il se dit : « Je veux être plus grossier, plus dense et me sentir plus intelligent », et il se changea en animal terrestre. Et puis, il dit : « Je veux me tenir sur mes pattes de derrière, allonger mon échine », et il se changea en homme. Tel est le phénomène d’un magicien qui voulut, qui imagina quelque chose et le devint.
Maintenant pensons à cette idée en la rapportant aux Ecritures. Dans le Coran il est dit :
« Sois, et cela devint ».
C’est le travail du magicien : ce dont il était conscient, il le devint. D’abord il y eut la conscience, puis l’idée qu’elle tenait en elle se changea en une chose.
La limitation
Nous en venons maintenant à une autre question : si le magicien était tellement puissant qu’il pouvait penser puis se changer en quelque chose, alors pourquoi ce magicien s’est-il lui-même obscurci ? L’idée est que, quand un homme a dit : « J’aimerais me reposer et aller dormir », il perd de ce fait son activité. Se changer en quelque chose rendit naturellement limitée cette conscience qui est la Conscience divine et universelle, et cette limitation lui enleva de sa propre conscience. C’est le point le plus profond de la métaphysique.
Par exemple, quand la conscience pensa : « Je devrais me changer en roc, je suis roc », alors la Conscience perdit sa consistance fluide : l’intelligence ne connut plus sa propre existence. Et pourtant, quand le magicien pensa : « Je devrais me changer en roc », qu’est-ce qui vint dans le roc ? Seulement une petite idée du magicien. Seulement, à cause de cette idée, il ne fut plus capable de s’exprimer, ni de sentir comme il sentait dans sa condition de magicien. Quand il se changea en roc, la perception de sa pensée disparut, il ne sentit rien.
La conscience ensevelie
Plus nous comprendrons cette idée, plus nous verrons que nous pouvons considérer la conscience sous deux aspects différents. Sous un aspect la conscience est ensevelie sous les formes denses de la création telles que les montagnes, les rochers, les arbres, les plantes, la terre et la mer. Pourtant même sous ces formes denses, la tendance de la conscience est de sortir, de s’exprimer. Et cette tendance nous pouvons la voir en étant au contact de la nature. Par exemple, ceux qui s’assoient devant des rochers, dans les cavernes des montagnes, au milieu de la forêt et ceux qui sont au contact de la nature et dont l’esprit est libre des tracas, des anxiétés et des vicissitudes du monde, ceux-là éprouvent d’abord une sorte de paix. Après avoir éprouvé la paix et le repos, ce qui arrive en second est une sorte de communication entre eux et la nature.
Et qu’est-ce que la nature exprime pour eux ? Avec toute action, avec la montée et la descente des vagues et avec la tendance à s’élever des montagnes, avec le mouvement gracieux des branches des arbres, avec les souffles du vent et le frémissement des feuilles, chaque petit mouvement de la nature semble murmurer à leurs oreilles. C’est la conscience qui cherche à sortir. A travers les arbres, les rochers, l’eau et les plantes elle cherche à sortir parce qu’elle n’est pas morte mais vivante, ensevelie dans le roc, dans l’arbre, dans la plante, dans l’eau, la terre et l’air. Cet être vivant essaie de se rendre audible, intelligible, à communiquer avec vous, attendant depuis des années, des années, des années et des années de se libérer de ce dense emprisonnement, désirant « sortir pour retourner à ma source originelle ».
La conscience humaine
Comme je l’ai dit dans l’histoire, le magicien veut maintenant briser l’emprisonnement et veut sortir et se voir lui-même. Et en quoi se change-t-il ? En homme.
Il y a le dicton d’un Soufi suivant lequel Dieu dormit dans le roc, Dieu rêva dans l’arbre, Dieu devient conscient dans l’animal, mais Dieu se chercha Lui-Même, se reconnut lui-même en tant qu’homme. Cela indique clairement le but principal de la vie : quelle que soit l’occupation de l’homme, quel que soit ce qui lui plaise, quel que soit ce qu’il admire, il y a un seul mobile, et ce mobile travaille vers son accomplissement, reconnaître ceci: « Ce que j’ai fait, comme c’est grand et comme c’est merveilleux. Comme c’est beau de le reconnaître, de le voir ». C’est ce penchant qui travaille dans chaque âme, qu’un individu veuille devenir spirituel ou non. Mais inconsciemment toute âme s’efforce vers le déploiement de l’âme.
J’en viens maintenant à la conscience humaine. Naturellement, comme je l’ai dit, quand la conscience s’est changée en quelque chose, elle s’est limitée. Bien qu’en la comparant avec les arbres et les plantes, les rochers et les montagnes, la conscience de l’homme soit pleinement éveillée, pourtant tout être humain n’est pas éveillé, il est encore en captivité. Comme Roumi le dit dans son Masnavi : « L’homme est captif dans un confinement », et chacun de ses efforts, chaque désir est de s’échapper pour réaliser l’inspiration, la grandeur, la beauté, le bonheur, la paix, indépendamment de toutes les choses de ce monde. On y parvient tôt ou tard, mais la nostalgie est perpétuelle. Le sage et l’insensé, chacun s’y efforce, consciemment ou inconsciemment.
La Conscience absolue
Et puis il y aura peut-être une personne qui s’intéressera beaucoup à elle-même, à sa santé ou à ce qu’elle pense, ou à ses sentiments, ou à ses affaires ou à sa famille. Sa conscience ne va pas plus loin que ce petit horizon. Cela ne veut pas dire que ce soit rien, qu’en cela elle n’ait pas raison. Elle occupe juste cette place dans la sphère de la conscience, autant que ce dont elle est consciente.
Il y aura une autre personne qui s’est oubliée elle-même. Elle dira : « Il y a ma famille, mes amis, je les aime » et ainsi sa conscience est plus vaste. Celui qui dira : « Je travaille pour mes concitoyens, pour mon pays, pour la bonne santé des gens dans ma ville », sa conscience est encore plus vaste. Cela ne veut pas dire que la conscience soit plus large, mais qu’il occupe un horizon plus large dans la sphère de la Conscience. Et ainsi ne soyez pas surpris si un poète comme Nizami dit :
« Si le cœur est assez large il peut contenir tout l’univers ».
L’univers est trop petit pour être comparé à cette Conscience. La sphère de cette Conscience est l’Absolu.
Les horizons de notre conscience
Il n’y a pas de partie de la conscience qui soit coupée de l’homme, mais l’homme occupe une certaine portion, qui n’est pas séparée, mais qui va seulement aussi loin qu’il peut s’élargir. Pour lui l’Absolu entier peut être sa conscience. Par conséquent, au dehors il est individuel, mais en réalité, vous ne pouvez pas dire ce qu’il est. C’est cette idée à laquelle il est fait allusion dans l’Evangile quand il est dit :
« Soyez parfaits, comme votre Père au Ciel ».
Qu’est-ce que cela veut dire ? Que la Conscience absolue est le signe de la perfection et que vous n’en êtes pas exclu. Tout se meut et vit en elle. Seulement nous occupons autant d’horizon qu’il en existe dans notre conscience, autant que ce dont nous sommes conscients.
Cela montre que chaque individu a son propre monde, et que le monde d’un seul individu est aussi minuscule qu’un grain de lentille, et que celui d’un autre est plus vaste que le monde entier. Pourtant vus du dehors tous les êtres humains sont plus ou moins égaux en taille, l’un à peine plus grand que l’autre. En taille chaque être humain est à peu près le même, mais dans ce monde il n’y a pas de moyen de comparaison pour voir à quel point une personne peut être différente d’une autre. Il peut y avoir autant de variétés différentes de mondes au-dedans des êtres humains qu’il y a de créatures depuis la fourmi jusqu’à l’éléphant.
Le Ciel et l’enfer
Pour en venir maintenant à la question de ce que les Ecritures appellent ciel et enfer, qu’est-ce que c’est ? C’est notre monde, notre conscience, ce que nous avons, en quoi nous vivons jour après jour et année après année et qui continue dans un autre monde, au ciel ou dans l’autre endroit. Quel que soit ce que nous en avons fait, c’est cela dont nous faisons l’expérience jour après jour. Ce que les prophètes ont dit, qu’après la mort tout sera mis en évidence, signifie seulement que sur tout ce plan terrestre nous sommes si peu conscients de notre monde, si absorbés dans le monde du dehors que nous ne savons pas quel monde nous avons créé à l’intérieur de nous-mêmes. Nous sommes si occupés et absorbés par le monde extérieur, par nos désirs, ambitions et efforts, que nous connaissons à peine notre monde propre.
Le monde intérieur
Un homme qui travaille à l’usine, la nuit quand il est loin de son usine s’en va au lit parce qu’il est fatigué. Et c’est la même chose avec toute personne : loin du monde extérieur où elle a été toute la journée, une fois chez elle, elle lit le journal. Au-dehors il y a tout pour l’attirer des milliers d’affiches, des magasins étincelants d’électricité. Mais, quand ses yeux seront fermés au monde extérieur qui a occupé tout son esprit, il viendra un temps pour devenir consciente du monde créé au dedans.
Tel est le sens de ce qui est dit dans les Ecritures, que l’on trouvera ce que l’on a fait. On n’a pas besoin de demander : « Que sera-t-il fait de moi demain ? » Si l’on peut diriger son mental au-dedans de soi on peut voir ce qui est dans la conscience, de quoi elle est composée, ce qu’elle contient. Alors on connaîtra aujourd’hui la vie future.
L’harmonie avec la conscience
Les Soufis à toutes les époques ont fait de leur mieux pour entraîner leur conscience. Et comment l’ont-ils entraînée ? Le premier des entraînements est l’analyse et le second, la synthèse. L’entraînement à l’analyse consiste à analyser et à examiner sa propre conscience, à demander à cette conscience : « Mon amie, tout mon bonheur dépend de toi, et mon malheur aussi. Si tu es contente je suis heureux. Maintenant dis-moi en vérité ce que j’aime et ce que je n’aime pas et ce qui est en accord avec ton approbation ».
On parle à la conscience comme une personne qui va voir un prêtre pour faire sa confession, on dit : « Voyons, ce que j’ai fait et dit peut être bien ou peut être mauvais, mais tu le sais, tu y as ta part et tu y as ton influence, ton bon état est mon bon état, le niveau que tu atteins est le mien. Si tu es heureuse, seulement alors je peux être heureux. Maintenant je veux te rendre heureuse. Comment puis-je te rendre heureuse ? » Aussitôt une voix qui conseille viendra de la conscience : « Tu devrais faire ceci et non cela, dire ceci et ne pas dire cela. C’est de cette façon que tu devrais agir, et non pas de celle-là ».
La conscience peut mieux vous diriger que n’importe quel maître ou livre. C’est un maître vivant éveillé en soi-même, notre propre conscience. Les maîtres, les gourous, les murshids, leur manière est d’éveiller la conscience dans l’élève. C’est leu manière d’éveiller ce qui est devenu obscur, confus – de le rendre clair. Souvent ils adoptent une manière de faire si merveilleuse, une manière si douce que l’élève ne s’en rend même pas compte.
Le maître et le disciple débauché
Il y a une histoire amusante d’un homme qui alla voir un maître pour lui demander s’il voulait le prendre pour disciple. Le maître le regarda d’abord et puis dit : « Certes, avec grand plaisir » – « Mais – dit l’homme – pensez-y d’abord avant de me dire oui. Il y a beaucoup de mauvaises choses en moi » Le maître lui demanda : « Quelles sont ces mauvaises choses ? » – « J’aime boire » – « Cela ne fait rien » – « Je suis adonné au jeu » – « Cela ne fait rien » – « Il y a bien d’autres choses, il y a des choses innombrables » – « Cela ne fait rien ».
L’homme fut très content, mais le maître ajouta : « Maintenant que j’ai donné mon accord à toutes les mauvaises choses que vous avez dites à votre sujet, vous devez donner votre accord à une condition. Ne faites rien de ces choses que vous considérez comme mauvaises en ma présence » – « C’est facile », dit l’élève, et il s’en alla.
Après des jours et des mois, cet élève qui était très profond et développé revint, radieux, son âme se dévoilant à chaque moment du jour, et heureux de remercier le maître. Le maître demanda : « Eh bien, comment cela s’est-il passé ? » – « Très bien, je vous remercie » – « Avez-vous fait les exercices que je vous ai donnés ? » -« Oui, très fidèlement » – « Et qu’en est-il des habitudes d’aller dans de mauvais lieux ? » – « Bien souvent j’ai essayé d’aller boire ou d’aller jouer, mais où que j’aille je vous voyais. Vous ne me laissiez pas tranquille. Chaque fois que je voulais boire je voyais votre visage devant moi ; je ne pouvais pas le faire ».
L’enseignement sans paroles
Telle est la manière subtile grâce à laquelle les maîtres conduisent leurs disciples. Ils ne disent pas : « Vous ne devez pas boire, vous ne devez pas jouer ». Ils ne le font jamais. La manière admirable du maître est d’enseigner sans paroles, de corriger une personne sans le dire. Nous créons sans parler ; quand nous mettons quelque chose en paroles c’est perdu. Si vous pouvez enseigner et corriger et aider sans paroles c’est subtil. Cela aide beaucoup plus.
L’expansion de la conscience
Maintenant nous en venons au sujet le plus important de l’expansion de la conscience. Il y a deux directions dans lesquelles s’épandre. En d’autres termes, il y a deux dimensions dans lesquelles s’épandre. L’une est au-dehors, l’autre est la dimension intérieure. On dépeint la dimension extérieure comme une ligne horizontale, l’intérieure comme étant perpendiculaire. Ces deux directions sont représentées dans la croix, le symbole de la religion chrétienne. Mais avant que n’existe la religion chrétienne, elle existait en Egypte et au Tibet sous différentes formes, et aujourd’hui dans les anciennes images symboliques bouddhiques et tibétaines vous trouverez aussi le symbole de la croix.
Une direction est au-dedans et l’autre est au-dehors. Ce qui est représenté par la ligne horizontale est le dehors. Ce qui est représenté par la ligne verticale est le dedans. La direction de l’expansion intérieure est de fermer les yeux et le mental au monde extérieur, et au lieu de se diriger au-dehors on doit se diriger au-dedans. L’action de l’âme est de se diriger au-dehors, vers en haut et en avant, ou sur les côtés ou en arrière ou dans une ellipse. Elle est comme le soleil dont la lumière se dirige au-dehors et envoie des courants au-dehors. De même l’âme envoie des courants au-dehors à travers les cinq sens.
L’expansion intérieure et extérieure
Quand les cinq sens sont contrôlés, quand le souffle est rejeté au-dedans, les oreilles n’entendent plus et la bouche ne parle plus. Alors les cinq sens sont dirigés à l’intérieur. Une fois que ces sens sont fermés à l’aide de la méditation, l’âme qui a été habituée à se diriger au-dehors commence à se diriger au-dedans. Et de la même manière qu’elle reçoit expérience et pouvoir du monde extérieur, elle reçoit expérience et pouvoir du monde intérieur. Ainsi elle peut atteindre plus loin et toujours plus loin jusqu’à ce qu’elle atteigne sa source originelle, et c’est l’Esprit de Dieu. C’est une manière, la manière de se diriger au-dedans.
Et puis il y a la manière de se diriger au-dehors, et c’est de s’élargir, ce qui vient en changeant de point de vue, car nous sommes étroits dans la mesure de l’étroitesse de notre point de vue. Nous pensons : « Je suis différent de lui, il est différent de moi ». Nous faisons des barrières de notre propre conception. Si nous vivions en communication avec l’âme de tous les gens, de tous les êtres, notre horizon extérieur s’élargirait tellement de ce fait que nous occuperions la sphère invisible. C’est de cette manière que la perfection spirituelle est atteinte. La perfection spirituelle est, en d’autres termes, l’expansion de la conscience.

La conscience morale
Question : Est-il utile de fermer les yeux quand on médite ? Quelle est la meilleure méthode ?
Réponse : D’abord, la pratique de la méditation est prescrite individuellement. Une méthode convenant à l’un peut ne pas être bonne pour un autre.
Il y a un symbole oriental, une sorte de jeu, de trois singes, l’un se couvre les yeux, l’autre se tient les oreilles, et le troisième la bouche. C’est la clé de la méditation, et la clé vers l’expansion de la conscience, la clé vers l’expansion intérieure. Mais pour la vie extérieure nous voyons cela d’un point de vue éthique, d’un point de vue moral. C’est ne pas écouter le mal, ne pas voir le mal et de ne pas dire de mal.
Si nous pouvons en faire le vœu beaucoup peut être fait. Cela peut nous amener très loin sur la voie si nous pratiquons ces trois choses dans la vie quotidienne : ne jamais dire une chose contre quiconque, ne jamais écouter ce qui est dit contre quiconque, et ne jamais voir aucun mal. Si nous pouvons fermer les yeux et les oreilles à ce qui vient du dehors et fermer les lèvres, nous pouvons accomplir n’importe quoi.
La conscience cosmique
Question : Comment peut-on reconnaître l’état de conscience cosmique ? Quelle est la nature de cet état ?
Réponse : C’est un état qu’on ne peut pas très bien décrire en paroles. Je dirai seulement que lorsque nous voyons, nous n’entendons pas, et quand nous entendons pleinement, nous ne voyons pas. De cette façon chaque sens fait pleinement son travail quand ce seul sens est à l’œuvre. Quand nous voyons quelque chose pendant que quelqu’un est en train de nous parler, nous ne voyons pas pleinement. J’ai vu un enfant, très intéressé par la musique, fermer les yeux. Alors seulement il pouvait pleinement jouir du sens de l’ouïe. Ecouter de la musique en buvant de la limonade et en mangeant une glace est différent.
L’état de méditation est différent de ce que je viens de dire, il n’est pas limité à une règle. En méditant, à ce moment chaque sens est également équilibré. Dans la méditation chaque sens est éveillé, et pourtant chaque sens est endormi. Être fermé de l’extérieur et être éveillé intérieurement, cette expérience est quelque chose qu’on ne peut pas dire avec des mots. Il faut en faire l’expérience.
Les limitations
Question : Les gens ne sont-ils pas plus intéressés à se débarrasser des limitations qu’à fermer les oreilles ?
Réponse : Nous vivons dans un monde de limitations et nous avons parfois besoin de l’aide des choses limitées. D’abord il y a le fait que pour notre subsistance nous avons besoin de la nourriture, qui est en-dehors de nous-mêmes. Pour y vivre nous avons besoin de quelque chose qui n’est pas à l’intérieur de nous. Cela nous rend dépendants. Puis, dans d’autres circonstances, d’autres choses deviennent nécessaires : nous utilisons l’électricité, les rayons X et nous tirons bénéfice de toutes sortes de procédés. Il est tout aussi bien de nous servir de tout ce qui est ici, mais on doit essayer d’être aussi indépendant des choses extérieures qu’on peut l’être.
L’indépendance
La vie en Inde, telle qu’on l’a menée depuis des milliers d’années, enseigne cela. Aussi évolués qu’ils aient été en science, en mysticisme, en philosophie, les Hindous eurent spécialement un mobile : être aussi indépendants que possible de toutes choses extérieures. Vous verrez un Hindou évolué, un grand penseur, boire de l’eau dans ses mains. Cela ne veut pas dire qu’il ne connaît pas les tasses. Non, il boira ainsi pour deux raisons : la tasse pourra avoir été utilisée par cinquante personnes, et ses mains lui appartiennent, son propre magnétisme, et le magnétisme de personne d’autre n’y est entré.
Il n’utilisera pas des assiettes et des soucoupes, il mangera dans des feuilles de bananier. Cela rend la vie très simple ; une fois qu’il a mangé, il jette la feuille de bananier. Il n’y a pas d’assiettes à laver toutes dans la même bassine et essuyées avec le même torchon. Cela paraît peut-être très peu civilisé de voir un homme manger avec ses mains, mais c’est bien plus pur. Ses mains ne sont utilisées que pour lui-même.
La vie simple
Aujourd’hui, nous avons oublié la vie simple, nous ne connaissons pas la vie au foyer. On a oublié le plaisir, le réconfort et le bonheur du foyer. Ce que nous connaissons aujourd’hui est la vie dans le monde. La maison était quelque chose d’à part, quelque chose de sacré, quelque chose comme un temple, un sanctuaire où l’on garde sa propre atmosphère. Aujourd’hui, nous nous asseyons dans des restaurants où il n’y a aucune considération pour le sacré ni pureté de nourriture. Aujourd’hui, nous sommes très dépendants et souvent sans raison. Nous avons tant de choses dans notre logement qui serait beaucoup plus propre et plus clair sans ces choses. Moins il y a de choses à la maison, meilleure elle paraît, mais plus il y en a, pire elle est, nous apportons tellement plus de soucis, de tracas et d’anxiété dans la maison !
Cela ne cesse de grandir à cause des conventions, et la vie devient très difficile à moins qu’il n’y ait beaucoup d’argent pour vivre avec. Autrement on pourrait se contenter de si peu. On n’a pas besoin d’avoir tant d’argent à la banque, et peut-être serait-on plus heureux. Mais la vie, telle qu’elle est faite aujourd’hui, est difficile. On ne peut pas bouger sans argent, et on ne peut pas être heureux parce qu’il n’y en a jamais assez. On doit décorer la maison, on doit avoir de nombreux plats pour dîner, les vêtements doivent être à la mode. La vie devient pesante pour tout le monde, marié ou non marié.
Changer de point de vue
Ce que nous devrions faire, avant de nous efforcer à la spiritualité, est de changer notre point de vue sur la vie, de savoir que devenir dépendants des choses extérieures signifie diminuer le pouvoir, la maîtrise, l’honneur et la grandeur. Cela ne fait rien si, comparé aux autres, nous avons une situation inférieure. Si nous sommes satisfaits, nous sommes aussi heureux et même davantage que les autres.
L’équilibre entre intérieur et extérieur
Question : Est-ce que le développement de la conscience intérieure tend à l’isolement personnel, à la séparation d’avec le monde ?
Réponse : Nous sommes dans le monde, par conséquent aussi fort que nous puissions essayer de fuir le monde vers les sphères spirituelles, nous sommes rejetés sur la terre. Nous sommes attachés ici aussi longtemps que nous avons ce corps terrestre. Ainsi la meilleure manière est de suivre le processus de façon différente : avoir l’expansion interne de la conscience (et il est certain qu’à ce moment l’on doit plonger à l’intérieur, se fermer au monde extérieur) et en même temps s’efforcer de pratiquer l’expansion externe de la conscience. De cette manière il y a équilibre.
Et ceux qui ne gardent pas cet équilibre, qui évoluent seulement spirituellement deviennent inégaux. Quand ils s’étendent dans la conscience intérieure et ne s’élargissent pas extérieurement, ils sont déséquilibrés. Peut-être que spirituellement ils ont des pouvoirs extraordinaires, mais s’ils ne sont pas équilibrés ceux-ci ne sont pas de grande utilité. Ils doivent être employés pour accomplir ce qui aujourd’hui est plus nécessaire que jamais. C’est pour cette raison que bien des gens pensent d’une personne spirituelle que c’est quelqu’un qui a le cerveau dérangé.
L’impression donnée
Si telle est la condition du monde, nous devrions être très attentifs à ne pas donner au monde une impression fausse. Si nous avons une profession, si nous sommes dans les affaires, dans l’industrie, nous devrions le faire à fond, prouvant au monde que nous avons autant d’esprit pratique que quiconque peut en avoir, aussi organisé, régulier en toute matière, systématique, persévérant, enthousiaste. Toutes ces qualités nous devons les montrer et en même temps évoluer spirituellement. Cela doit donner la preuve de notre spiritualité.
New-York, 29 mai 1926
Publié dans Psychologie – l’aire du mental – L’expansion de conscience – cahier n°3 – chapitre 20
