La prière

Qu’est-ce que la prière ? 

La prière est un entretien avec Dieu, durant lequel l’âme se tourne vers Lui, le cœur humain s’adresse à Lui pour Le louer et Lui demander ce dont il a besoin. Dans cet entretien, l’esprit de l’homme imagine Dieu avec tous Ses attributs, toutes Ses qualités divines. Et l’homme parle en exprimant tout ce que lui dicte son âme et sa dévotion, en exposant les nécessités de sa vie, les désirs de son cœur, les aspirations de son âme.

Pourtant, cette partie de la prière où le cœur fait sa demande à Dieu n’est pas la plus importante. La partie la plus importante est celle qui met le cœur de l’homme devant Dieu, qui oriente son esprit vers Dieu et fait qu’il Lui communique tout ce qu’il sent.

L’absence de réponse

Mais vient une question : « Si c’est une conversation, pourquoi n’y a-t-il pas de réponse ? J’ouvre mon cœur et mon esprit à Dieu, je suis devant le Trône de Dieu, mais de ce Trône, jamais ne m’est venue une parole, un mot d’encouragement ou d’aide. » Cette absence de réponse mène beaucoup d’âmes sincères au désespoir.

Il est très facile de répéter toute sa vie des prières avec la pensée que c’est un devoir prescrit, une chose qui plait à Dieu et qui apportera sa réalisation, mais cette forme de prière est toute machinale. Beaucoup d’âmes sincères arrivées à un certain point se disent : « S’il y avait une lueur, si je sentais quelque chose, si je trouvais une illumination, une réponse à mes questions, je sentirais que j’ai une conversation avec Dieu. »

L’océan dans une goutte

Cette même pensée, ce même sentiment s’étaient présentés dans son enfance à Hazrat Inayat Khan, quand il n’avait encore que huit ou neuf ans. Il avait l’habitude de faire sa prière plusieurs fois par jour sur la terrasse de la maison de son grand père. Et il fit une fois la constatation suivante : « Je prie Dieu et Il ne me répond jamais ». Il s’en alla trouver son grand-père et l’informa en ces termes d’une décision qu’il avait prise : « Puisque je prie et que jamais Dieu ne me répond, à partir d’aujourd’hui je ne prierai plus ». Alors, son grand père lui cita en réponse le vers du grand poète soufi Djalâl ûd din Rûmi :

« Je suis la goutte et Tu es l’Océan… ».

Il lui expliqua que lui, en tant qu’être humain, était une goutte, ou plutôt une bulle de cet Océan Divin qu’est Dieu. Ces mots firent une impression très profonde sur le jeune Inayat. Ils lui révélèrent plus qu’ils n’avaient révélé à son grand père. Ce fut là le commencement de sa réalisation de Dieu, de sa relation avec Lui.

Chacun n’est pas prêt à se faire une image de Dieu, à voir que Dieu est bon, qu’Il pardonne, qu’Il est juste, qu’Il nous donne ce dont nous avons besoin.

Il y a des esprits qui se croient très avancés sur la voie spirituelle en prétendant que ces idées « anthropomorphiques » ne cadrent plus avec la vie d’aujourd’hui, qu’elles sont faites pour les enfants et non pour des intellectuels. D’autres disent : « Il n’y a rien de réel en ce monde que ce que nous pouvons y reconnaître. L’être le plus intelligent que nous connaissions, c’est incontestablement l’homme. S’il y a une vie divine, elle est représentée par l’homme, s’il y a un Dieu, c’est l’homme ».

La tragédie de la limitation

Mais quand l’homme se regarde sincèrement, peut-il jamais prétendre qu’il est Dieu ? Ce qu’il reconnaît d’abord en lui-même, ce sont ses limites, ses défauts. Il se rend compte de ce qui lui manque, de ce qui est insuffisant dans son intelligence, son sentiment, sa puissance. Il arrive très vite aux bornes de son pouvoir et ne peut que s’avouer : « Je suis limité, imparfait ».

Et cependant, il reconnaît en lui-même un désir d’amour, de protection, de justice, le désir de trouver un soutien, quelque chose qui pourvoie à sa subsistance. Ce désir, il peut en partie le satisfaire durant sa vie. La vie est très belle, le monde est rempli de beauté. On y rencontre des cœurs nobles et élevés, des cœurs qui pardonnent les injures. L’homme peut y sentir une protection qui vient de tous les côtés, il y trouve sa subsistance malgré les difficultés. Mais il ne trouve jamais toutes ces choses dans leur perfection.

À côté de la beauté, il voit tant de laideur ! La bonté qu’il rencontre à ses limites. Il se voit exposé au danger, aux souffrances, souvent il se croit être sans protection. A d’autres moments, par lueurs, il entrevoit la beauté et tout ce qu’il désire . La recherche de son cœur est de trouver une beauté toute puissante, une bonté qui ne tarisse jamais, une puissance qui ne connaisse aucune limite. Et ce désir est l’appel de son âme à Dieu.

La réponse

Dans le Masnavi de Jelal ud din Rûmi, il y a un récit dans lequel un homme appelle Dieu toute la nuit et ne reçoit de Lui aucune réponse. Au matin, il s’adresse à Dieu en ces termes : « 0 Dieu, je T’ai appelé toute la nuit. Pas un mot n’est venu en réponse à la constante répétition de Ton Nom ». Il entend alors une voix intérieure qui lui dit : « Ton appel a été Notre réponse, le désir de ton cœur a été la réponse que Nous lui avons envoyée ».

Cultiver la beauté

Le premier pas pour nous figurer Dieu, pour créer devant nos yeux Son image, consiste à faire vivre en nous toute la beauté que nous apercevons, de quelque ordre qu’elle soit, de la voir constamment présente à notre esprit, de faire qu’elle s’accroisse devant nous, et de nous dire : « Voici la beauté de Dieu, la bonté de Dieu, Sa justice, Son pardon, Sa protection. »

L’homme qui agira ainsi verra certainement devant lui une beauté qui élèvera constamment son cœur. Non seulement il verra cette beauté, mais peu à peu, il s’oubliera lui-même, il sentira que Dieu est présent. S’il y a quelque empêchement à sentir la présence de Dieu, il provient de notre conscience de nous-même. Dès que l’homme s’oublie lui-même, il est dans la présence de Dieu.

Ainsi, par l’effort continuel de voir tout ce qui est bon et beau, pour nous dire que c’est la bonté de Dieu, la beauté de Dieu, une communication s’établira entre nous et Dieu, qui est faite de louanges constantes de Dieu.

C’est pour cela que le Soufi répète dans sa prière [1]:

« Ouvre nos cœurs à Ta Beauté »

La présence divine

Ensuite, quand cette direction sera prise, l’homme en sentira un deuxième effet par le lien qui s’établira entre son cœur et Dieu, puis un lien pourra s’établir entre l’âme et Dieu. Ainsi, nous pouvons d’abord créer l’image de Dieu. Ensuite par la persistance de cette image, nous pouvons créer en notre cœur une présence constante.

Il a été dit dans le Gayan de Pîr-o-Murshid Inayat Khan:

« Faites de Dieu une réalité, et Dieu fera de vous la Vérité. »

7ème alapa du Gayan                     

Qu’est-ce que la Vérité ? Personne ne peut le dire. Si ceux qui L’ont réalisée ont pu en dire quelque chose, ils ont dit que la Vérité est la vie, la lumière.

Il a été dit aussi :

« Le Dieu fait par l’homme protège ; le Dieu véritable vit ».

L’absorption

Ceux qui sont absorbés en Dieu ne sont pas absorbés en un Dieu fait par leur imagination. C’est l’adorateur de Dieu qui est toujours devant le Dieu dont son imagination crée l’image, pas la réalité. Mais ceux qui sont absorbés en Dieu sont absorbés dans la Vie. Jamais ils ne peuvent dire ce qu’est la Vérité, le Dieu qu’ils connaissent. Leurs lèvres sont closes. Mais dans ce qu’ils disent, dans ce qu’ils sont, dans les paroles qu’ils nous ont laissées, il y a un reflet de cette conscience divine, un reflet de la Vérité qu’ils ont réalisée.

Avant d’arriver à cette réalisation, il y a deux pas à faire. Le premier pas est de se représenter Dieu devant notre esprit, le second d’amener Sa présence en notre cœur, grâce à la prière, accomplie par la parole, par la pensée et par le sentiment.


[1]  Cette Invocation se trouve dans la prière « Saum » composée par Pîr-o-Murshid Hazrat Inayat Khan.


Suresnes, dimanche 4 février 1934