
De la limitation à la perfection (1)
On demande souvent : « La vie a ses multiples tragédies, mais quelle est la plus grande tragédie dans la vie ? » La plus grande tragédie est une tragédie unique, qui est cachée sous mille tragédies, mais qui est à l’arrière-plan de toutes ; et cette tragédie peut être appelée la tragédie de la limitation.
Le cri de la limitation
L’humanité étant mise à part, si le cœur pouvait écouter le cri qui s’élève d’un rocher, d’un arbre, d’une plante, l’on entendrait que même de là vient le pleur de la limitation. Qu’est-ce que les saints et les sages de toutes les époques comprenaient dans leur réclusion solitaire ? Qu’entendaient-ils après s’être assis à l’ombre d’un arbre pendant six heures peut-être en silence ? Qu’entendaient-ils, ceux qui passaient peut-être plusieurs années de leur vie dans les cavernes des montagnes, à écouter la parole qui en sortait ?
Cette parole de grande patience dans laquelle la voix, le cri d’un roc, d’un arbre, d’une montagne parle tout haut, disant : « Patiemment j’ai attendu, attendu ce moment où la limitation disparaîtra ». Et ceux qui connaissent le langage des animaux et des oiseaux, qu’entendaient-ils de lui ? Ils entendaient aussi la même voix : « Quand ce jour, quand cette heure de liberté viendra, alors je serai libre comme j’aimerais l’être ». Si l’on entendait le cri de l’univers entier comme un cri unique, ce cri serait toujours le même : « Quand serai-je libéré, quand serai-je libre, quand cette limitation finira-t-elle ? ».
La limitation extérieure et intérieure
Quant à l’homme, dont la vie est active, dont la responsabilité est grande, dont l’intellect est évolué par rapport à la création inférieure, il est certain que son cri est encore plus grand. Y a-t-il quelqu’un au monde qui en soit exempt, qui n’ait à se plaindre ? Chaque être a sa plainte, chaque être a sa raison pour se plaindre, pourtant l’histoire de chaque être est différente. Le serviteur trouve la limitation dans son maître. Le maître trouve la limitation dans son serviteur. Et l’ami trouve la limitation dans son ami. De tous côtés on trouve la limitation de l’homme. Chacun dit : « L’autre ne me donne pas, ne fait pas pour moi, ce qu’il devrait ».
En d’autres termes, cela signifie qu’un serviteur dira : « Mon maître n’est pas assez généreux ». Qu’un employeur dira : « Mon serviteur n’est pas assez assidu ». Qu’un amoureux dira : « Celle que j’aime ne m’écoute pas ». Et que la bien-aimée dira : « Mon amoureux ne m’aime pas assez ». La mère dit : « Mon enfant ne m’écoute pas », l’enfant dit : « Ma mère ne comprend pas ». Les gens de ce monde se plaignent. L’un se plaint de quelqu’un d’autre ; un autre se plaint du monde ; un autre de l’univers, un autre de Dieu. Et puis, peut-être y a-t-il quelqu’un pour se plaindre de sa propre faiblesse, de ses folies, de sa santé et de sa condition.
L’attente de l’âme
Peut-être, quand nous considérons cette idée, en venons-nous à ceci que chaque âme, sans savoir ce qu’elle attend, attend cependant avec ardeur. Ne sachant quoi, pourtant elle attend. Vous pourrez trouver une personne dans une telle misère que pour elle il n’y ait pas possibilité de s’en sortir, pourtant elle attendra. Elle ne sait pas quoi, pourtant son âme sait. Elle attend, elle ne sait pas quoi ; et s’il n’y avait pas cet esprit, ce quelque chose qui cherche, qui attend et qui espère quelque chose que l’homme ne connaît pas – la seule chose qui le fasse vivre – combien mourraient ! L’homme attend le moment d’échapper à sa misère peut-être pendant toute sa vie. Il y a quelque chose qui lui promet à l’intérieur de lui ce qu’il ne connaît pas, et pourtant il attend, ne sachant pas quoi.
Ce monde d’illusion est limitation.
Qu’est-ce que tout cela signifie ? Cela signifie qu’il y a des choses que l’homme aime, il y a la fortune que l’homme aime, la beauté, la justice, la bonté. Il aime ces choses mais il ne peut pas en obtenir assez parce qu’il y a la limitation. Alors il blâme les autres, disant : « Cette personne ne me témoigne pas de bonté ; cette personne n’a pas été gentille ; cette autre n’a pas été juste ». Il a raison, mais en même temps, il ne sait pas que personne ici n’est parfait, et l’homme doit savoir qu’il ne peut ni donner ni recevoir quoi que ce soit de parfait, car ce monde d’illusion est un phénomène de limitation.
C’est un pressoir où l’on offre un verre de vin, mais offert seulement pour toucher vos lèvres, non pas pour le boire. Telle est la tragédie de l’âme qui crie : « Oh, je voudrais un verre de vin ! », ne sachant pas qu’il touchera seulement ses lèvres. Et l’idée : « J’ai trouvé mon idéal », est un rêve, une illusion. Au matin vous constaterez qu’il n’en est pas ainsi. Sur cette terre l’idéal n’arrive pas. Pourtant, c’est l’idéal qui est l’intérêt de la vie. L’homme qui trouve son intérêt à seulement toucher le verre de vin de ses lèvres est encore dans la limitation, il ne connaît pas le mystère de la vie.
La souffrance du monde
Et on peut dire cela de ceux qui sont absorbés dans la vie matérielle ; ils ne savent pas ce qui se cache par-dessous, ce qui est au-delà, ils ne savent pas ce qu’est la joie réelle. La vie est un marché, un marché où tout ce qui est vendu coûte plus que ce qu’il vaut. On est ravi d’avoir quelque chose, le considérant comme précieux et comme une bonne affaire ; mais cette joie n’a qu’un temps limité.
Et puis, il y eut un homme comme Bouddha, qui vint dans cette vie, qui considéra ses limitations, qui vit chaque âme se plaindre, et puis s’éveilla à une autre conscience. On raconte que le Bouddha fut gardé dans un palais par son père, le roi, dans un palais où il était entouré de tous les plaisirs et de tous les conforts, et qu’il n’avait jamais le droit d’en sortir pour voir le monde ou la souffrance du monde. Mais le jour où il put sortir que vit-il ? Il vit le cri de limitation, le cri d’impuissance et la nostalgie des hommes pour quelque chose qu’ils ne connaissaient pas. Et depuis ce moment Bouddha s’employa à trouver le remède pour la souffrance de la vie, tâchant à tout prix de le découvrir pour servir l’humanité, comme les serviteurs de l’humanité l’on fait à toutes les époques.
De la limitation à la perfection
Que cherche l’âme dans sa recherche de différentes choses ? Elle ne cherche qu’une seule chose : s’élever au-dessus de la limitation, et c’est cela qu’on appelle la perfection. On peut voir ce phénomène en petit dans le monde, et on se demande ce que peut être la vraie perfection.
Pour donner un exemple, depuis l’enfance j’avais un désir prononcé de voir les gens qui avaient accompli quelque chose de grand dans leur vie, quoi que ce soit. Pour moi c’était une satisfaction de voir un grand poète, même si je n’avais pas entendu un seul poème de lui, de voir seulement cette personnalité.
Il arriva une fois que j’entendis parler d’un grand lutteur qui était le plus grand de son temps dans mon pays. Personnellement je n’éprouvais aucun intérêt pour le combat, la boxe ou la lutte, pourtant ayant entendu qu’il était le plus grand, je désirais beaucoup aller le voir. Quand j’y allai et que je vis cet homme, je fus immédiatement conquis par sa personnalité : un lutteur, aussi grand qu’il fût, qui avait la nature d’un enfant et l’innocence d’un nouveau-né. Moi, étant si jeune, me tenant devant lui comme une petite plante devant un grand arbre, et trouvant pourtant dans ce grand homme un tel amour, une telle simplicité, une telle gentillesse et cette attitude amicale, cela me surprit beaucoup. Cela devint pour moi une clé pour comprendre ce que signifie la grandeur.
La grandeur est une réflexion de la perfection. Depuis lors, ayant quitté ce pays de religion, de spiritualité et de dévotion, pour aller dans le monde occidental et voyageant en Amérique, qu’ai-je constaté ? Que la grandeur est la grandeur, en Orient ou en Occident.
L’idéal de Dieu
Quand une personne, en quelque direction que ce soit, a touché la note la plus haute, en elle il y a la perfection et on peut le sentir dans sa personnalité. Qu’est-ce que cela signifie ? Quelqu’un qui s’est évertué dans l’art, la philosophie, la science, les inventions scientifiques, en quelque domaine que ce soit, s’il est allé jusqu’au fond de ce qui l’intéressait, touche réellement la perfection, qui se manifeste en lui dans un sens spécial et dans une qualité particulière. Néanmoins il y a un objectif qui est l’objectif que recherche toute âme, et cet objectif est la réalisation de la perfection divine. C’est dans cette perfection divine que gît l’accomplissement de la venue de l’âme sur la terre.
Comment peut-on trouver cette perfection ? Seulement par la croyance en Dieu ? Non, la croyance en Dieu est le premier pas. Un autre pas est nécessaire et ce pas, ce pas suivant est la compréhension de la perfection de Dieu. Comment peut-on la comprendre ? On la comprend lorsqu’on trouve tout ce dont on manque dans ce monde de limitation dans son idéal de Dieu. Par exemple, un véritable adorateur de Dieu, quand il rencontre l’injustice qui lui est faite par son prochain, n’abandonne pas sa recherche de justice, car il trouve la justice en Dieu. Quand il manque d’amitiés, d’amour et de sympathie dans ce monde de limitations, il n’en est pas découragé. Il dit : « Ceci est un monde de limitation. Que puis-je espérer d’autre ? Je trouverai tout dans l’idéal de Dieu ».
Le reflet de Dieu
Quand il est déçu de la beauté de cette terre qui est si illusoire, et quand il a constaté qu’il n’y a ici aucune beauté parfaite, il n’est pas découragé, il trouve la perfection de beauté dans son Dieu. Le monde n’a jamais donné à personne tout ce qu’il a voulu et désiré, parce que le monde est pauvre et ne peut pas accorder ce que l’homme désire. C’est Dieu seul Qui est riche et c’est Dieu seul Qui a tout ce qui manque dans ce monde et que l’on peut seulement emprunter.
Si l’homme a trouvé un aperçu de perfection, de justice et d’amour dans les exemples d’humanité comme Jésus-Christ, il l’a trouvé dans de telles âmes qui ont emprunté à Dieu et ont donné à l’homme. L’homme a dit de celui en qui il a reconnu la bonté, l’amour, la grandeur, la justice : « Voilà le saint, voilà le prophète, voilà le sage, le saint homme », mais il ne sait pas que c’est l’amour de Dieu, la justice de Dieu, et que c’est cela qui est reflété en eux.
Le chemin de la perfection
Maintenant, il y a la question : comment peut-on arriver à cette perfection ? Est-elle tellement difficile que l’homme ne puisse pas l’atteindre ? Et combien de temps cela prend-il pour atteindre cette perfection, c’est encore une autre question qui se pose au cœur de quelqu’un d’intellectuel. On peut répondre à cette question en demandant : « Comment est-ce qu’on veut faire pour voyager d’ici jusqu’à Moscou ? » Si l’on veut aller à pied, cela prendra un certain temps ; si on roule en automobile cela prendra un temps différent ; si on veut aller par train ou en avion, le temps sera encore différent.
Néanmoins, le désir d’atteindre la perfection est le désir le plus profond de chaque âme et c’est parce que l’on ne connaît pas ce mystère que l’on sent : « Je suis malheureux parce que je n’ai pas eu telle ou telle chose : la situation, le pouvoir, la fortune, un ami ». L’homme trouve d’emblée une réponse quelconque à ce manque, parce qu’il ne sait pas ce qui lui manque. Mais après avoir donné à quelqu’un ce qu’il désire vous constaterez qu’il n’est pas heureux, il veut quelque chose d’autre, parce qu’il est vrai qu’il ne sait pas ce qui lui manque. C’est comme donner un jouet à un enfant ; il est content un moment et après quelque temps il jette le jouet et veut quelque chose d’autre. Il ne sait pas ce qu’il veut.
S’élever au-dessus du faux ego
Comment cette perfection peut-elle être atteinte ? On peut l’apprendre en voyant comment la perfection terrestre doit être atteinte.
Si quelqu’un devient très riche, c’est au prix de quels sacrifices ! Il s’oublie lui-même, il ne fait pas attention à lui-même. Alors il atteint renommée, situation ou fortune. En vérité, c’est un sacrifice de soi du commencement à la fin, soit pour le gain matériel, soit pour ce gain qui est la recherche de toute âme.
Qu’implique ce sacrifice ? Implique-t-il que l’homme doive mener un certain genre de vie, une vie de pauvreté et de réclusion ? Il pourra vivre une vie de pauvreté, une vie de réclusion et pourtant tenir si fermement à lui-même qu’il pourra être loin de la perfection. La perfection est s’élever au-dessus de la fausse conception que l’on a de son propre être et de ce qu’on peut appeler le faux ego. C’est ce musicien qui a appris la musique et a oublié son nom ; c’est ce poète qui a écrit de la vraie poésie, un poème vivant et s’est perdu lui-même ; dans cet ordre d’idées, vous trouverez la voie de la perfection, la plus haute perfection que Jésus-Christ a promise dans l’Evangile quand il a dit :
« Soyez parfaits,
comme votre Père au Ciel est parfait ».
Florence, 3 novembre 1923
Document de l’écriture de Murshida Sharifa Goodenough
Publié dans Mysticisme – De la limitation à la perfection – Cahier n°3 – chapitre 11
