Les qualités qui forment notre caractère

Le développement des qualités, des qualités qui forment notre caractère, a toujours joui d’une grande considération dans l’enseignement des Soufis et ils y ont donné la plus grande importance.

Les qualités, par elles-mêmes, sont un peu comme des couleurs dans une boite : ce sont peut-être de belles couleurs, mais elles n’y ont que peu de vie.  Si on les emploie à peindre un portrait, elles brillent à l’extérieur et expriment quelque chose. 

De même les qualités ont par elles-mêmes une vie. Mais elles en ont bien davantage, si l’idée d’une personnalité humaine leur est attachée.

Chaque être humain possède en lui toutes les qualités qui existent. Mais tous les ont dans des proportions variées et beaucoup d’entre elles restent cachées. Chacun a des qualités profondes qui appartiennent à son âme. Des qualités qui viennent du cœur, des qualités qui sont celles de son esprit et des qualités qui se rattachent à son être physique. Et celles-ci sont les qualités les plus superficielles. Les qualités qui sont celles de son esprit sont mieux situées en lui. Elles ont davantage de vie et dureront plus longtemps, elles supporteront mieux les chocs. Les qualités du cœur accompagnent un cœur tant que ce cœur est vivant. Si ce cœur se dessèche, ses qualités se dessècheront avec lui. Si ce cœur fleurit, s’il devient ardent, il développera de plus en plus ses qualités. Et les qualités de l’âme sont celles qui ne disparaissent jamais.

Des qualités qui viennent de l’âme

Par exemple, quelqu’un qui est de bonne humeur tant qu’il est en bonne santé, qu’il est à son aise, que personne ne le contredit, mais qui change d’humeur dès qu’il a le moindre ennui, qu’il a mal à la tête ou au pied, a une bonne humeur qui n’est pas très enracinée en lui. Elle dépend de son être physique, une petite maladie peut la faire passer entièrement. Mais celui dont les dispositions favorables sont dans son esprit aura plus de chances de les maintenir. L’être qui a une bonne volonté envers tout, une bonne volonté qui est dans son cœur, ne la perdra pas facilement et ne la changera pas vite en quelque chose de différent. Et si cette attitude favorable est celle de l’âme, elle durera toujours, on pourra vraiment compter sur elle.

Ou bien encore quelqu’un qui peut être tranquille dès qu’il est dans une situation confortable et que rien ne le dérange mais qui s’irrite et s’agite au moindre bruit dans son voisinage n’a pas une tranquillité très bien établie. Celui dont l’esprit reste tranquille malgré les oppositions et les agitations qui se produisent autour de lui a développé ou possède naturellement beaucoup plus de tranquillité. Celui dont le cœur ne s’agite pas, même dans des circonstances très difficiles et même quand on lui fait de la peine, qu’il rencontre des oppositions, a mis son cœur dans un état qui est très favorable pour lui. Et l’être qui reste serein dans les plus grandes épreuves, qui n’est pas déchiré par tout ce qui lui arrive dans la vie possède la paix de son âme.

Des qualités qui viennent de l’existence

Ainsi l’on peut voir, l’on peut se rendre compte, si les qualités d’un être viennent de l’âme, de son cœur, si elles sont dans son esprit ou si elles appartiennent à l’être physique, en observant ce que ces qualités sont capables de supporter sans changer, sans disparaître. Les qualités qui restent toujours, ce sont celles de l’âme. Celles qui changent vite sont superficielles.

Nous changeons continuellement au cours de la vie. Nous pouvons acquérir des qualités et en perdre. Et nous en acquérons et nous en perdons, par l’effet de la vie sûrement, et aussi par notre attitude et par notre volonté. Si nous reconnaissions ce fait nous pourrions changer notre caractère selon notre volonté beaucoup plus que nous ne le faisons habituellement.

Des qualités qui viennent de l’action

Les qualités s’acquièrent et se perdent par nos actions, par nos impressions, par l’influence de notre entourage, consciemment ou inconsciemment, par notre concentration, et aussi par notre dévotion, notre foi et notre aspiration.

Elles changent par l’effet de nos actions. Par exemple, une personne paresseuse pourra devenir très active si pendant plusieurs années elle est obligée de faire beaucoup de choses, soit pour soigner un malade, soit pour s’occuper d’un enfant ou d’une affaire. On pourra retrouver cette même personne que l’on a connue indolente, passive et paresseuse, très active. Ou bien un être actif et entreprenant pourra perdre ces qualités. Par exemple si pour se soigner pendant une maladie il a été mis au repos un certain temps. Il pourra devenir tellement inactif qu’il lui faudra l’aide de trois personnes pour se rendre à une gare ou pour faire la chose la plus simple. Donc, nous voyons que par nos propres actions répétées nous arrivons à créer ou à détruire des qualités en nous.

Des qualités qui viennent des impressions

Une autre manière d’en acquérir, c’est par nos impressions. Chaque esprit est plus ou moins impressionnable. Il y a des êtres qui le sont à tel point que s’ils reviennent d’une courte absence passée dans un entourage différent et que nous ne connaissons pas, nous pourrons remarquer quel était cet entourage, quels étaient leurs amis, leurs sentiments, leur point de vue rien que par le changement que nous remarquons chez ces êtres.

L’influence de l’entourage est très grande pour produire ou pour effacer des qualités. Elle agit inconsciemment, parce que chaque chose existe à l’état de vibrations et là où il y a un centre qui vibre, comme une âme humaine, un cœur humain, un être accepte, adopte les vibrations qui lui sont homogènes. Il n’adopte pas les autres, mais celles-là il les fait siennes. C’est ce qui rend plus facile la voie spirituelle. La dévotion pour un être plus élevé, fait que les qualités de cet être sont créées dans le dévot qui oublie ses propres qualités et ses manques et qui acquiert tout ce qu’il admire dans l’objet de sa dévotion.

L’aspiration vers un idéal

Il en est de même, sous un certain aspect quand il s’agit de l’aspiration vers un idéal. C’est-à-dire que pour tendre vers cet idéal, un être est obligé de s’oublier. Cette aspiration peut l’appeler si haut et si loin qu’il n’a plus conscience de son petit moi. A ce moment, ayant oublié que telle ou telle qualité et l’absence de telle ou telle autre qualité constituent sa personnalité, il est recréé. Il est renouvelé avec toutes les qualités que son aspiration exige de lui.

La foi aussi peut nous changer. Par la foi l’on peut créer en soi une qualité que l’on souhaite avoir, que l’on souhaite posséder. C’est la manière la plus simple et même la plus délicieuse. Car elle nous libère de la prison qui consiste à toujours avoir à l’esprit : « Je suis comme cela, c’est moi qui ai cette qualité, ou chez qui cette qualité est absente ». Lorsque cette limitation nous est enlevée, c’est comme si nous respirions l’air de la liberté après avoir cru que nous étions captifs. Il est difficile d’avoir la foi à ce degré. Mais si nous l’avons, en un instant n’importe quel changement sera opéré.

L’inspiration

Les qualités peuvent aussi se transmettre d’une âme à une autre, momentanément ou dans un espace de temps plus long.

Et puis, il arrive qu’un être puisse être soulevé au-dessus de ce qu’il est, devenir capable de très grandes choses dont il n’était pas capable auparavant, grâce à des qualités qui lui sont transmises. On trouve dans les livres d’histoire que Jean Sobieski 1 délivra Vienne du siège que les Turcs lui faisaient subir depuis longtemps. C’était un homme qui semblait ne pas dépasser beaucoup la moyenne. Sans doute il avait quelque énergie. C’était un bon commandant. Mais à un moment donné, quand la situation était désespérée, il sembla soulevé au-dessus de lui-même. Il devint un autre homme et il accomplit cette dure tâche. Ceci peut s’appeler inspiration.

La nature d’un être

Les qualités qu’un être humain acquiert tout d’abord, avant de venir sur cette terre, s’acquièrent par une vibration, par un son qui est comme une note de musique, qui accorde son âme à une certaine note. Cette note vibrant en lui devient une qualité et développe d’autres qualités qui naissent d’elle. Et à mesure que cette âme avance, elle assimile ce qui lui est sympathique. C’est-à-dire ce qui est harmonieux par rapport à ce qu’elle a fait sonner tout d’abord en elle-même. Puis, ses qualités se complètent et cette âme devient un exemple complet d’un certain aspect. Elle vient ensuite sur cette terre, où elle acquiert d’autres qualités par l’hérédité, par l’influence de l’entourage, par les impressions, par l’éducation, par ses propres actions et surtout par son attitude dans la vie. Ceci forme son caractère.

Ces premières qualités que l’homme apporte en naissant sont ce que nous appelons la nature d’un être. Quant au caractère, il change constamment. Il n’est pas facile, mais il est possible de le changer par un effort de volonté. Et chaque être de bonne volonté qui veut rendre sa vie plus harmonieuse, ou qui voudrait accomplir quelque chose, est toujours en train de travailler sur lui-même, de se rendre plus actif, plus patient, d’avoir plus d’endurance ou plus de courage. Et ce travail pourrait être beaucoup plus intense si nous avions toujours devant les yeux quels grands changements nous pouvons opérer si nous le voulons et si nous avons la foi que la chose peut se faire, et la concentration qu’il faut y mettre.

L’harmonie entre la nature et le caractère

C’est la voie que prennent les mystiques en répétant les Noms de Dieu, qui sont des noms de qualités, afin que par cette concentration, ces mêmes qualités se développent chez eux.

Il est très difficile de changer les qualités premières et cela ne peut se faire que par l’oubli de soi. Celui qui l’a fait a accompli une très grande action spirituelle, qu’il l’ait fait consciemment ou non.

Si la nature, les qualités premières, et les qualités secondaires que nous appelons le caractère sont en harmonie, il en résulte une personnalité harmonieuse. S’il y a opposition entre elles il y a absence d’harmonie. L’être ne sait pas très bien ce qu’il veut, il se sent tiraillé et la vie est difficile pour lui. C’est une chose qui arrive souvent. Et il est très naturel que cela arrive puisque la vie veut toujours déformer quelle que chose ce soit. Il faut un grand effort pour se maintenir dans la voie où l’on est.

Par exemple, il y a des êtres qui ont une nature première très noble, très élevée, un grand sens de l’honneur, beaucoup d’idéalisme et qui ont pourtant ce qu’on appelle mauvais caractère. Ils sont pessimistes, ils voient le mal, sont mécontents. C’est qu’ils ont vu le côté décevant de la vie et ils n’ont pas su trouver une attitude harmonieuse. Ils ont vu que telle chose les a déçus, telle autre chose qu’ils croyaient belle ne l’est pas, que telle circonstance leur impose un fardeau qui semble trop lourd à supporter. Ils en veulent à la vie. Cependant, la première nature est toujours là. Mais elle est changée par les impressions qu’ils ont laissées venir et auxquelles ils ont cédé.

La personnalité

Pourtant, si un être humain reconnaît ses qualités foncières et s’il se met à l’œuvre pour rendre tout son caractère, tout son être, conforme à ce que sont ses qualités. Il deviendra quelque chose de complet, une représentation complète d’un certain aspect de la nature. Et ils sera plus content de lui-même. Parce que rien ne représente une plus grande déception pour l’homme que le fait que le caractère lui ait manqué, que quelque chose ait été contraire à sa nature, à son souhait. Ces personnalités harmonieuses sont ce qu’il y a de plus beau dans la vie, de plus admirable. Elles sont une grande joie pour tous ceux qui entrent en contact avec elles.

Ce qui fait une personnalité parfaite c’est l’équilibre entre des qualités opposées. Par exemple, autant un être pourra être modeste, autant il sera courageux et entreprenant. Autant il aura de la volonté, autant il saura se résigner, abandonner toute volonté personnelle. C’est une perfection et c’est un but très difficile à atteindre. Mais il ne faut pas commencer par-là, ni pour soi-même, ni par exemple pour l’éducation d’un enfant. En effet, il en résulterait qu’une nature qui n’est pas encore arrivée à son plein épanouissement se trouverait arrêtée, deux qualités opposées amenant à un point d’équilibre qui empêcherait tout progrès.

On raconte quelque chose d’analogue dans l’éducation de l’empereur François-Joseph. On dit que pour former son esprit à la politique, on lui enseignait l’histoire le lundi du point de vue conservateur, le mardi du point de vue libéral, le mercredi du point de vue conservateur, le jeudi du point de vue libéral et ainsi de suite. C’est une façon impossible de procéder pour la formation de l’esprit ou des idées ou pour le caractère.

L’union des opposés

Mais un esprit, une nature qui s’est pleinement développée sentira l’influence de la vie quand elle dira : « Non. Maintenant il faut te plier aux volontés des autres, aux circonstances pour maintenir l’harmonie de ta vie, pour laisser aux autres leur plein développement. Ce n’est pas le moment d’avoir tant d’énergie, tant d’esprit d’entreprise ». Ou bien la vie dira : « Cette tranquillité d’esprit, cette façon de t’accommoder facilement de toutes les situations, de céder à la volonté des autres, c’est très bien. Mais maintenant il faut de la volonté, une ligne ferme. Il faut diriger ces enfants qui sont à toi,. Ou bien il faut mener à bien cette entreprise dont tu es forcé de t’occuper dans ta vie ».

Presque toujours l’existence en vient à nous demander le contraire de ce que nous souhaiterions. C’est pourquoi il y a tant de personnes qui disent : « Ma vie semble me demander le contraire de ce ma nature peut donner, de ce qui est mon penchant naturel ». Oui, c’est vrai. Mais cela prouve deux choses : d’abord qu’il y a un penchant naturel. Ce qui est une bonne chose, car on est inutile quand on est neutre. Quand on n’a nulle tendance, aucune préférence, c’est être rien. Mais si l’on peut réfréner ses tendances et faire le contraire, c’est atteindre une perfection qui constitue les belles personnalités.

La voix intérieure

On lit dans certaines Ecritures des histoires qui racontent que tel individu fut mis à l’épreuve pour voir s’il pourrait persister dans un effort qu’on lui demandait, s’il pourrait faire un sacrifice immense, s’il pourrait maintenir sa parole d’honneur quoi qu’il en résulte. En vérité de n’est pas Dieu, en tant que personne extérieure, en dehors de l’homme, qui aurait pu dire : « Es-tu capable de faire telle chose ? ». Non, c’est l’appel intérieur du divin qui lui dit : « Voilà à quoi il faut aspirer, voilà où est le bonheur vrai et l’action sublime, la volonté de l’univers, la volonté de Dieu. Peux-tu te hisser jusqu’à cette élévation ? ». C’est une autre voix intérieure qui dit : « Non, je préfère une tâche bien plus confortable. Laisse-moi faire ce qui me plaît et comme font les gens qui n’ont pas fait ces choses difficiles ».

L’appel intérieur

Chacun entend par moments la voix divine et très peu l’écoutent et font ce qu’elle leur dit de faire. Ce sont les très grands hommes qui ont accompli des choses impossibles parce que cette voix divine demande le sacrifice. Et si elle demandait ce qui est possible ce ne serait pas une voix divine. Abraham, Isaac ont répondu à cette voix. La voix de Dieu parlant par la bouche d’un grand Sage demanda au roi Harish Chandra le sacrifice de tout, de son royaume, de sa famille, de son fils, de tout ce qu’il avait et il écouta cette voix.

Les prophètes, les grands hommes qui ont secouru l’humanité sont ceux qui ont écouté cette voix. Leur vie fut plus qu’humaine. L’effort surhumain que leur vie représentait a impliqué le sacrifice entier de leur être humain, de leur être limité, et souvent le sacrifice de leur vie sur la terre. Mais aussi chacun de ceux qui entendent l’appel intérieur de Dieu entend parfois cette voix. Elle dit : « Comme ce serait beau d’accomplir telle chose et de ne pas se laisser décourager par les difficultés ! »

Tous les possibles

Comment pouvons-nous faire ce que nous ne pouvons pas faire ? Et pourtant cette voix est là qui dit : « Il n’y a rien d’impossible. Toutes les grandes choses ont été impossibles au début et toutes les choses possibles ne sont que des choses médiocres ». Il est bon d’écouter la voix la plus élevée, la voix de Dieu. Et après l’avoir écoutée, il est bon de la suivre de toute son âme, de tout son cœur. Et il est bon de n’écouter les autres voix que dans la mesure où elles rendent possibles l’accomplissement de ce que cette voix nous enjoint de faire.

Je ne veux pas dire par là que nous devrions jeter au vent toute considération des circonstances terrestres, loin de là. Mais il y a mille voix qui parlent des choses terrestres et une seule voix qui parle de choses divines. Et de même que cette essence divine crée en l’homme toutes les qualités qui peuvent y exister et ne pas encore y exister, de même elle rend l’homme capable d’accomplir n’importe quoi pourvu qu’il le désire de tout son être.


  1. Jean III SOBIESKI, roi de Pologne et de Lithuanie. Il vainquit les Turcs à Kahlenberg lors du siège de Vienne (1683) N.d.T. ↩︎

Suresnes, 24 août 1936