
Toute notre vie se joue entre deux mots : être et avoir. Et c’est notre confusion entre les deux qui est la source de nos tourments intérieurs.
Notre langage le trahit : on dit indifféremment « je suis triste » ou « j’ai du chagrin « . Pourtant, si nous regardons honnêtement, la plupart des choses que nous croyons être ne sont que des choses que nous avons : un corps, un âge, un caractère, des émotions du moment. Autrefois, certains portaient même le nom de leur terre — on était ce qu’on avait.
Cette confusion a une conséquence grave : la peur de la mort. Puisque nous croyons être notre corps, le perdre signifie disparaître. Mais deux observations font penser autrement : celui qui perd un bras ou une jambe se sent toujours lui-même, entier ; et si nous étions vraiment nos tristesses ou nos colères, nous ne pourrions jamais en changer. Or nous changeons, sans cesse. En nous, quelque chose possède ces états sans être ces états. On devrait d’ailleurs dire : « j’ai de la colère en moi », et non « je suis en colère ».
Le dépouillement
Le chemin spirituel est un entraînement au dépouillement : déposer ses habitudes, ses humeurs, ses images de soi — comme le serpent quitte sa peau, et en sort renouvelé. Chaque identification est une limite ; chaque possession relâchée, une libération. D’où la formule centrale du texte :
Plus on se dépouille de ce que l’on a, plus l’on est.
Car la possession est la seule cause de la peur. Un disciple traverse une forêt de bandits en tremblant : « J’ai peur de perdre mon lingot d’or. » Le maître répond : « Jette-le : si c’est la cause de ta peur, fais disparaître la cause, et la peur disparaîtra. » Il en va de même de nos attachements les plus chers — le corps, le mental. Qui apprend à « abandonner » volontairement n’a plus rien à craindre.
Le but n’est pas la pauvreté, mais la joie : être, sans conscience d’autre chose, est le plus grand bonheur qui soit. Nous en connaissons des avant-goûts — face à un sommet au soleil, quand tout le reste s’efface. L’avoir, lui, pèse comme des liens ; les desserrer fait renaître l’âme.

Nous possédions — illusoirement — tout. Mais l’âme peut devenir Tout.
Pour commencer : repérons nos « je suis… » (stressé, timide, vieux…) et transformons-les en « j’ai… ». C’est le premier pas.
