
L’importance que Pir-o-Murshid Hazrat Inayat Khan accordait à l’éducation transparaît clairement dans ses conférences. Il affirmait que la finalité de l’éducation dépasse largement celle de simples compétences destinées à préserver nos intérêts et à améliorer notre condition matérielle. Ce dernier objectif ne saurait en constituer le but unique. Un idéal plus élevé existe : nous aider à nous rapprocher de notre être profond, car il ne devrait exister aucune séparation entre ce qui vit intimement en nous et notre moi extérieur. Enfin, l’éducation doit nous conduire vers la vie intérieure, vers Dieu Lui-même.
Le but de la vie
Le défaut de l’éducation qui pèse sur le monde aujourd’hui vient de ce que l’on divise la vie en mille compartiments qui ne se touchent pas. Toutes les parties de notre vie, de notre être, devraient collaborer en harmonie pour nous aider à atteindre notre but. Chaque but, suivi jusqu’au bout, nous rapprochera de notre Source, qui est aussi notre destination finale. On peut y arriver par différents chemins. Et si le chemin qui est le nôtre ne nous mène pas vers le but, ce n’est pas à cause du chemin. C’est à cause de celui qui n’est pas allé jusqu’au bout. Le rôle de l’éducation est donc de nous aider à parcourir sans encombre le chemin de notre vie pour arriver au but. Et ce but, qu’on le sache ou non, est Dieu.
Cette idée de Dieu est très difficile à donner à un être, en particulier si elle n’a pas été donnée dans la première enfance. Si c’est le cas, il est très difficile de la donner plus tard. C’est dans l’enfance qu’il faut le faire. Quand cette idée a été donnée dans l’enfance, c’est la base de la vie, elle ne se perdra jamais. Un être peut la renier parfois, mais sans jamais la perdre.
Le ton et le rythme
Murshid Hazrat Inayat Khan dit que le fondement de tout édifice est dans le ton et dans le rythme. En effet, la vie entière consiste en ces deux choses, il n’y a rien qui ne soit pas ton et rythme. Le ton de la vie d’un enfant, ce ne sont pas les parents ou les personnes qui gardent l’enfant qui le donnent, l’âme l’apporte en naissant. Elle a été accordée à cette note dans les sphères intérieures. C’est un premier accord qui est donnée à l’âme dès qu’elle a commencé à voyager dans la manifestation. Cette note lui a été donnée dans les cieux angéliques. C’est pourquoi cette note lui est personnelle.
On peut ressembler à sa famille, vivre dans les mêmes conditions, suivre les mêmes habitudes, mais il y a quelque chose de particulier que chaque âme fait vibrer, qu’elle a eu en partage dans les premiers temps de sa vie en tant qu’âme individuelle. Quant au rythme de sa vie, il commence quand on arrive sur cette terre. Il consiste, pour le tout petit enfant dans l’alternance du repos et de l’activité. Il faut faire en sorte qu’un enfant ait un rythme régulier. Ce qui ne veut pas dire que tout doive aller au même rythme. L’enfant doit pouvoir se détendre, dormir, se réveiller à son rythme.
L’amitié
La toute première leçon à donner à un enfant est la leçon de l’amitié. Une attitude amicale doit former la base de la vie de son cœur. Le rythme et l’amitié s’enseignent dans le premier âge de sa vie, la première par le rythme, le mouvement rythmique donné à la vie de l’enfant, et la deuxième, on peut l’enseigner à l’enfant en lui donnant un objet et en lui demandant de le donner à son tour. Il le fera volontiers, et même s’il ne le fait pas tout de suite, après deux ou trois fois, il le fera. C’est la première leçon d’une attitude amicale
Les cycles de l’existence
Hazrat Inayat Khan indique que d’après les mystiques, la vie se divise en différents cycles, en cycles de douze années, et que ces cycles sont eux-mêmes divisés en quarts de cycles de trois années. Chaque troisième année est une année de transition. A quatre ans, sept ans, dix ans, treize ans, une nouvelle période commence dans sa vie, et ces années de transition sont souvent difficiles pour lui et ses éducateurs. Il est hésitant, distrait, son humeur change. Il est difficile de savoir le prendre.
Pour former le caractère d’un petit enfant, une seule personne devrait s’occuper de lui. Les différentes personnes de la famille peuvent le voir, venir l’admirer, mais une seule personne doit en avoir la direction, et la meilleure personne qui pourrait jouer ce rôle est la mère. La mère possède naturellement la meilleure compréhension de son enfant, qui participe de sa nature. Hazrat Inayatmet la mère ou le gardien de l’enfant très haut. Il les compare même à l’adepte, au mystique. L’adepte s’oublie dans la contemplation du divin. Celui qui s’oublie de la même façon dans l’éducation s’oublie, pour ainsi dire, dans la contemplation de l’enfant. En d’autres termes il ne cesse jamais de s’en préoccuper.
Cela ne veut pas dire que l’on ne laisse aucune liberté à l’enfant. On doit lui permettre au contraire d’avoir des moments pour pleurer, pour crier un certain temps. Il faut seulement, quand c’est nécessaire, savoir arrêter ses pleurs. On y parviendra en changeant son rythme. Par exemple en agitant un objet à un certain rythme, en battant des mains sur un rythme de plus en plus lent, ce qui permettra au rythme de l’enfant de se calmer et de devenir plus régulier.
Les premières occupations
Quelles doivent être les premières occupations d’un enfant ? Faut-il lui enseigner quelque chose, et quelles choses ? Ce sont celles qu’il aime naturellement : chanter, dessiner, peindre et danser. Chaque enfant veut chanter. Il criera peut-être mais on peut lui montrer ce qu’est une jolie chanson. Sans vouloir trop le guider à cet âge, on peut lui donner seulement un mot de conseil en le laissant dessiner, peindre, danser, chanter ; ne pas le guider par des instructions qui l’ennuieraient ou des conversations qu’il ne comprendrait pas, mais par exemple à l’âge où il aime danser, il peut présenter un objet avec un petit pas de danse tout spontané, on l’aide alors en l’encourageant par un mot d’appréciation, par un petit compliment.
Si le sens du ton est insuffisamment développé chez un enfant, dit Murshid, c’est le moment d’y remédier en lui éduquant l’oreille, ce qui aura un effet sur le ton de sa vie entière[1].
Mais si le sens du rythme est défectueux, c’est un défaut aussi essentiel. Un enfant peut avoir un rythme trop lent, ou trop rapide, ou trop irrégulier. Il faut le soigner, et le développer [2] et ne pas le fausser. C’est le moment de le faire, tandis que des matières telles que l’histoire, la géographie, etc., on peut les apprendre à tous les âges de la vie.
L’instruction
Il est bon de commencer l’instruction de l’enfant à sept ans plutôt qu’à six. Quelquefois, nous commençons trop tôt. On nous disait qu’une petite fille avait eu tous les premiers prix de sa classe. Elle avait cinq ans. Je plaignais cette pauvre enfant. Il ne faut pas mettre un fardeau trop tôt sur les épaules de l’enfant. A six ans il est dans une période de crise, de transition, il entre dans une autre phase d’existence. A cet âge, il est bon de donner à l’enfant des idées sur la nature, sur la morale, sur Dieu. Ceci par la conversation, d’une façon toute naturelle, comme quelque chose qui vient spontanément, et surtout comme une réponse aux questions de l’enfant.
Une très bonne méthode est de raconter des histoires qui ont un sens. Si l’enfant s’habitue à écouter des histoires qui ont un sens, à chercher le sens qu’elles contiennent, cela pourra éveiller chez lui la profondeur d’esprit, et plus tard l’habitude de chercher dans sa vie le sens des choses au lieu de vivre à la surface.
La discipline
A treize ans, il entre dans une autre phase de sa vie, et c’est entre treize et seize ans que la discipline doit être la plus stricte. Il doit mette les vêtements qu’on lui donne sans les choisir, il doit manger ce qu’on met devant lui. Si on laisse à cet âge un enfant préférer nourriture ou toilette, cela pourra développer chez lui une tendance qui risque d’être désagréable plus tard. Je me souviens d’une jeune fille qui s’informait si le champagne qu’on lui servait avait une marque et si c’était bien la marque qu’elle voulait. En grandissant elle fut malheureuse et elle finit par un suicide. Cette tendance exigeante mène au mécontentement et se développe en plusieurs autres directions, et cela rend la vie malheureuse.
L’enfant habitué à un régime simple commence à se discipliner, commence à savoir ce que c’est que d’employer ses facultés de contrôle. A cet âge, Inayat Khan conseille qu’il soit passif, plutôt qu’actif, qu’il n’exprime pas autant ses idées, ses goûts, ses tendances, mais qu’on l’intéresse à ce que l’on fait soi-même, qu’on éveille son esprit à ce qu’on lui dit et qu’on élargisse ainsi son esprit qui se forme au cours de ces années par la connaissance de la physionomie de la nature, de la terre, de l’eau, de l’air.
Les tendances masculine ou féminine
C’est à cet âge aussi que commence une éducation différente pour les garçons et pour les filles. Leurs jeux sont différents, les jouets qu’on leur donne aussi. A ce propos je me souviens qu’un jour on parlait à Murshid de l’éducation, et quelqu’un demanda s’il ne serait pas profitable, pour apporter l’équilibre dans l’éducation des garçons et des filles d’établir des tendances appartenant aux garçons chez les filles et de faire l’inverse chez les garçons, par exemple développer toute tendance à l’énergie chez les filles par des jeux avec les garçons et chez les garçons un côté plus doux, propre à la nature féminine.
Murshid répondit qu’il faut développer d’abord la qualité naturelle, la tendance naturelle : chez les garçons les tendances masculines, chez les filles les tendances propres aux filles, grâce surtout à leurs jeux ; et aussi que cela doit s’applique tôt dans la vie d’un enfant. Plus tard, les uns et les autres auront à faire l’expérience de la vie, et celle-ci fera que diverses qualités se développeront et qu’ainsi la vie se chargera de rétablir l’équilibre. Il conseilla aussi que les garçons fassent de la gymnastique et les filles des mouvements rythmiques. Cela développera dans le caractère des tendances appropriées.
Apprendre directement de la vie
Puis vient un âge très difficile aussi entre seize et dix-huit ans où l’être jeune commence à voir le monde, commence à se faire une idée personnelle et ainsi commence très souvent à critiquer l’entourage où il a vécu jusqu’alors. Il commence à trouver qu’il n’est pas compris de sa famille, et cherche une sympathie ailleurs. A cet âge, il faut donner à la jeunesse plus de liberté, dès lors quelle se montre un peu plus capable d’être responsable de ses actes. Et chez un jeune homme déjà grand, vers dix-huit ans, il faut le laisser apprendre directement de la vie, voir se dérouler devant lui beaucoup d’actes divers et lui permettre de comprendre leurs conséquences, voir beaucoup de penchants, d’attitudes différentes, et ce seront les leçons de vie qui feront le plus d’impression sur lui.
Maintenant, à quel rythme doit-on développer toutes ces qualités chez les enfants ? Pîr-o-Murshid Inayat Khan dit qu’il faut donner au petit enfant l’idée de Dieu, l’idée qu’il existe un ami auprès de lui qui le protège et même qui est toujours là et à qui il peut toujours s’adresser. Seulement plus tard, lui donner des idées plus philosophiques ou plus développées concernant la religion. C’est seulement plus tard qu’il est bon pour lui de connaître des détails sur différentes religions.
L’imagination et la logique
C’est aussi entre treize et quinze ans que Murshid conseille de développer les aptitudes intellectuelles, telles que la logique et l’imagination. On demandera comment développer l’imagination ? Quand il a appris une chose, ou quand il a appris certains usages de son pays, lui demander ce qu’il voudrait y ajouter encore. Qu’il pense par exemple à l’amélioration des conditions de la vie, à la manière de la rendre plus belle. Il convient de lui parler des fêtes, de la raison d’être de ces fêtes, et lui laisser imaginer quelles fêtes il serait bon de conserver, et quelles fêtes il vaudrait mieux oublier. Pour développer sa logique, on peut lui poser des questions sur une certaine idée, lui apprendre à contrôler une certaine idée. De cette façon la logique se développera.
La mémoire
Avant cela, entre sept et neuf ans, il est bon de lui laisser simplement répéter une idée qu’on lui aura donnée trois mois auparavant. Cela demandera une certaine patience de la part de l’éducateur, mais sera très utile pour l’enfant.
[1] « Avoir le ton juste », pour Hazrat Inayat, c’est savoir répondre aux situations diverses de l’existence, parce qu’on en comprend spontanément la nature et le caractère. Pour lui, c’est une faculté de très près apparentée à celle d’un musicien qui comprend le ton d’une partition qu’il écoute et pourrait de lui-même improviser en s’intégrant à l’ensemble. En éduquant l’oreille chez un enfant assez jeune, on éduque donc en même temps ce sens « existentiel », si l’on peut dire, dont la manifestation la plus simple et la plus évidente est ce qu’on appelle tout simplement en français « le bon sens ». (Note du Transcripteur).
[2] Par exemple grâce à des exercices rythmiques, ou de la danse très rythmée. (N. du Transcr.).
Paris, 18 mars 1935
