L’objectif de la vie – 1

L’objectif principal de la vie ne peut être qu’un objectif unique mais les objectifs extérieurs de la vie sont aussi nombreux qu’il y a d’êtres.  Il y a un seul objectif de la vie pour la raison qu’il y a une seule vie, bien qu’extérieurement elle apparaisse comme des vies multiples.  C’est dans cette idée que nous pouvons nous réunir et c’est de cette idée qu’on apprend la sagesse. 

Sans doute ne peut-on pas immédiatement comprendre cet objectif principal de la vie. Par conséquent, la meilleure chose pour chacun est de poursuivre d’abord son objectif de vie, et dans l’accomplissement de son objectif personnel, il arrivera un jour à l’accomplissement de cet objectif intérieur. Quand l’homme ne comprend pas cela, il pense qu’il y a quelque chose d’autre à accomplir, il pense à tout ce qui l’attend de non encore accompli et ainsi il reste en face d’un échec.

La personne pour qui son objectif n’est pas clair n’a pas encore commencé son voyage sur le chemin de la vie. On devrait donc déterminer d’abord son propre objectif pour soi-même, aussi petit qu’il soit ; une fois qu’on l’a déterminé on a commencé la vie. Nous constatons dans la vie de bien des gens que, parfois pendant toute sa durée, ils n’ont pas trouvé la vocation de leur vie. Ce qui arrive alors est qu’à la fin ils considèrent leur vie comme un échec. Pendant toute leur existence ils vont d’une chose à une autre, mais comme ils ne connaissent pas l’objectif de leur vie ils ne peuvent accomplir que bien peu. 

Trouver l’objectif de sa vie

Quand des gens demandent : « Pourquoi est-ce que je ne réussis pas ? », ma réponse est : « Parce que vous n’avez pas trouvé votre objectif ». Aussitôt qu’une personne a trouvé l’objectif de sa vie, elle commence à se sentir à l’aise dans ce monde où auparavant elle se sentait comme dans un monde étrange. Aussitôt qu’une personne a trouvé son chemin, elle montre qu’elle a de la chance parce que tout ce qu’elle veut accomplir vient de soi-même. Même si le monde entier était contre elle, elle gagnerait tant de pouvoir qu’elle pourrait se tenir à son objectif contre le monde entier. Elle pourrait développer une patience telle qu’en poursuivant son objectif aucune malchance ne la découragerait. 

Mais aussi longtemps qu’elle ne l’a pas trouvé, elle ira d’une chose à une autre et pensera que la vie est contre elle. Puis elle commencera à trouver des fautes aux individus, aux circonstances, aux planètes, au climat, à tout. Ainsi ce qu’on appelle être chanceux ou avoir du succès est avoir le bon objectif. Quand quelqu’un porte des vêtements qui ne sont pas faits pour lui, il dit qu’ils sont trop lâches ou trop étroits, mais quand ce sont ses vêtements il les trouve confortables, ce sont les siens. La chose importante est par conséquent de donner la liberté à chaque personne de choisir son objectif dans la vie, et si elle s’y trouve à l’aise, alors elle sait qu’elle est dans le bon chemin.

Patience et confiance

Quand quelqu’un est sur son chemin, certaines choses sont à prendre en considération. Quand il a un nœud à défaire, à dénouer et qu’on lui donne un couteau et qu’il le coupe, il a beaucoup perdu dans sa vie. C’est une petite chose, mais en ne la réalisant pas, la personne a régressé, a fait un pas en arrière. C’est un petit exemple, mais en tout ce que l’on fait, si l’on n’a pas de patience et de confiance pour aller plus loin, on perd beaucoup. Aussi petit que soit le travail que quelqu’un a entrepris, s’il en vient à bout, il a accompli quelque chose de grand. Ce n’est pas le travail dont il est venu à bout, c’est le fait même d’en être venu à bout qui lui donne du pouvoir.

L’objectif l’accomplissement spirituel

Quant à l’objectif principal de chaque âme, on peut appeler cet objectif l’accomplissement spirituel. Quelqu’un peut passer toute sa vie sans lui, mais il viendra un temps où, bien qu’il ne l’admette pas, il commencera à le chercher. Car l’accomplissement spirituel n’est pas seulement une connaissance acquise, c’est la faim de l’âme. Il viendra un jour dans la vie où une personne ressentira la faim de l’âme plus que toute autre faim. Chaque être éprouve sans doute une nostalgie inconsciente pour la satisfaction de son âme, cependant l’absorption dans la vie de chaque jour nous rend si occupés que nous n’avons aucun moment pour y prêter attention.

La définition de l’accomplissement spirituel est à chercher dans l’étude de la nature humaine. Car la nature de l’homme est une et la même, qu’il soit spirituel ou matériel. Il y a cinq choses auxquelles l’homme aspire : la vie, le pouvoir, la connaissance, le bonheur et la paix, et la faim continuelle que l’on sent dans le moi le plus profond désire l’une ou l’autre de ces cinq choses. 

Les désirs de vivre, de pouvoir et de bonheur

Pour satisfaire sa faim, que fait l’homme ? Pour répondre au désir de vivre, il mange et boit et se protège contre tous les dangers de la vie. Pourtant cette faim n’est pas complètement satisfaite parce qu’il peut échapper à tous les dangers, excepté le dernier que l’homme appelle la mort.

Pour répondre au second désir qui est le pouvoir, un homme fait tout pour gagner en force physique, en influence, en rang social ; toute forme de pouvoir, il la cherche pour avoir la puissance. Il se heurte sans cesse aux déceptions parce qu’il constate que s’il y a un pouvoir de dix degrés, il y a un pouvoir de vingt degrés pour s’y heurter. Pensez seulement aux grandes nations dont la puissance militaire fut naguère si immense qu’on n’aurait pas pu croire qu’ils se fussent écroulés en un moment. On aurait pensé : « S’ils s’écroulent, cela va prendre des milliers d’années », si grand était leur pouvoir. Nous n’avons pas besoin de chercher cela dans l’histoire, nous l’avons vu arriver dans ces quelques dernières années ; nous n’avons qu’à regarder la carte.

La troisième sorte d’appétit est pour le bonheur. L’homme essaye d’y répondre par le plaisir, ne sachant pas que les plaisirs de ce monde n’atteignent pas ce bonheur que son âme recherche réellement. Les tentatives de l’homme sont vaines, il constatera à la fin que chaque effort qu’il a fait vers le plaisir a amené une perte plus grande que le gain. En outre, ce qui ne dure pas, qui n’est pas réel dans sa nature, n’est pas satisfaisant.

Les désirs de connaissance et de paix

Et puis il y a le désir de connaissance. Le désir de cette connaissance donne une tendance vers l’étude. Quelqu’un pourrait étudier encore et encore pendant toute sa vie, mais même s’il lisait tous les livres des grandes bibliothèques, il resterait la question : « pourquoi ? » Ce « pourquoi » ne trouvera pas sa réponse dans les livres qu’il étudie, ni en explorant les faits qui appartiennent à la vie extérieure. En premier lieu, la profondeur de la nature est si grande que la vie limitée de l’homme n’est pas assez longue pour sonder ses profondeurs. Comparativement ou relativement, on peut dire qu’une personne est plus savante qu’une autre ; mais personne n’atteint la véritable satisfaction par l’étude extérieure de la vie.

Enfin il y a l’appétit pour la paix. Afin de trouver la paix on abandonne son entourage qui est source d’ennuis, on veut s’éloigner des gens, on veut s’asseoir tranquillement et se reposer. Mais celui qui n’est pas prêt pour cette paix ne la trouvera pas, même s’il va dans les cavernes des Himalaya, loin du monde entier.

Quand on examine ces cinq appétits, qui sont les plus profonds que l’homme possède, on constate que tous les efforts que l’homme fait semblent être vains. Ils peuvent seulement être assouvis par l’accomplissement spirituel. En effet, c’est la seule chose qui réponde à tous ces cinq appétits. 

Vivre

Le désir de vivre ne peut être satisfait que lorsque l’âme réalise sa vie éternelle. Car la mortalité existe comme conception plutôt qu’en réalité. D’un point de vue spirituel la mortalité est le manque de compréhension de l’âme concernant ce qu’elle est elle-même. C’est comme une personne qui aurait vécu toute sa vie dans l’idée qu’elle est elle-même son vêtement, et quand le vêtement se déchire elle pense qu’elle est morte. On fait l’expérience de la même chose dans la vie. L’âme reçoit du corps physique une sorte d’illusion et s’identifie avec son être mortel, ce qui est comme s’identifier avec son manteau et par sa perte imaginer qu’on est perdu. 

Comme une connaissance intellectuelle de cela est de peu d’utilité, les gens sages de toutes les époques ont pratiqué la méditation pour donner à l’âme une chance de se trouver indépendante du corps physique. Une fois que l’âme a commencé à se percevoir elle-même, avec sa propre vie, indépendamment de son vêtement extérieur, elle commence à avoir confiance en la vie et n’est plus effrayée de ce qu’on appelle la mort. Aussitôt que ce phénomène est accordé à une personne, elle n’appelle plus la mort « mort » ; elle appelle la mort un changement.

Pouvoir

Quand on en vient à l’idée du pouvoir, le pouvoir véritable ne consiste pas à essayer d’acquérir du pouvoir, le pouvoir véritable consiste à devenir pouvoir. Mais comment devenir pouvoir ? Cela requiert qu’on entreprenne d’accomplir un changement déterminé en soi-même, et ce changement est une sorte de lutte avec son faux moi. Quand ce faux moi est crucifié, alors le vrai moi est ressuscité. Devant le monde cette crucifixion semble un manque de pouvoir, alors qu’en vérité tout pouvoir est atteint par cette résurrection.

Connaître

Quant à la connaissance, elle a deux aspects. Une connaissance est celle qu’on apprend en sachant les noms et les formes de cette vie, c’est ce que nous appelons l’étude. Cela ne peut pas être la réponse à cette faim, c’est seulement un marchepied dans cette direction. Cette étude extérieure ne fait qu’aider quelqu’un à venir à l’étude intérieure, mais l’étude intérieure est complètement différente de l’étude extérieure. Comment la pratique-t-on ? On la pratique en étudiant le moi. On trouve que toute la connaissance à laquelle on s’efforce et tout ce qu’il y a à étudier, est en soi-même. Et on trouve une sorte d’univers en soi-même et par l’étude du moi on arrive à cette connaissance spirituelle qui est en réalité la faim de l’âme.

Le bonheur

Puis il y a la question du bonheur. Quelqu’un pense que si ses amis sont bons avec lui, si les gens l’écoutent et s’il gagne de l’argent, alors il sera heureux. Mais ce n’est pas la bonne manière de devenir heureux. C’est une erreur. Le manque de bonheur lui fait blâmer les autres, en croyant que ceux-ci bloquent devant lui la voie qui lui permettrait de devenir heureux. En réalité il n’en est pas ainsi. 

Le véritable bonheur n’est pas acquis, il est découvert. Le chemin même de l’homme est bonheur, c’est pourquoi il en est affamé. Ce qui éloigne le bonheur de la vie c’est qu’on ferme les portes de son cœur et quand le cœur n’est pas vivant, le bonheur n’y vit pas. Parfois le cœur n’est pas pleinement éveillé, mais seulement un peu ; en même temps il attend la vie du cœur de l’autre. Mais la vie réelle du cœur est de vivre indépendant dans son propre bonheur. Et cela est atteint par l’accomplissement spirituel.

La paix

Quant à celui qui a atteint la paix en lui-même, il peut être dans une caverne des montagnes ou dans la foule, en tout endroit il éprouvera la paix.

Maintenant la question se pose de la manière dont on peut atteindre ces cinq choses. Comme je l’ai dit, la première condition nécessaire est de réaliser l’objectif qui se trouve immédiatement devant vous ; aussi petit soit-il ; ce n’est pas ce qui importe. C’est en l’accomplissant qu’on acquiert du pouvoir. A mesure que l’on ira plus loin dans ce chemin au cours de sa vie, cherchant toujours ce qui est réel, on arrivera à la réalité. 

La vérité

La vérité est atteinte par l’amour de la vérité. Quand une personne se sauve loin de la vérité, la vérité se sauve loin d’elle.  Sinon, la vérité est plus proche d’une personne que ce qui est sans vérité. Il n’y a rien de plus précieux dans la vie que la vérité elle-même, et en aimant la vérité et en arrivant à la vérité, on arrive à cette religion qui est la religion de tous les peuples et de toutes les églises. Alors il importe peu qu’on appartienne à telle église, qu’on professe telle religion, ni à quelle race ou nation on appartient. Une fois qu’une personne réalise la vérité elle est tout, parce qu’elle est avec tous. 

Il y a des contestations et des malentendus avant qu’on n’ait atteint la vérité.  Une fois qu’on a atteint la vérité, il n’y a pas de malentendus. C’est parmi ceux qui ont appris la connaissance extérieure que s’élèvent des disputes. Mais ceux qui ont atteint la vérité, qu’ils viennent du Nord ou du Sud, de n’importe quel pays, cela n’a pas d’importance. En effet, quand ils ont compris la vérité ils sont dans l’unité. C’est cet objectif que nous devrions garder devant nous afin d’unir les sections divisées de l’humanité. Car le bonheur réel de l’humanité est cette unité que l’on peut gagner en s’élevant au-dessus des barrières qui divisent les hommes.


Bruxelles, 22 mai 1924

L’Alchimie du Bonheur – chapitre 2 – 1
Recueil de conférences – première édition en anglais 1923.

Sera publié dans Psychologie – Art de la personnalité – Art d’être – cahier n°5