Le mystère de la lumière et de l’ombre

La Lumière de la Terre et des Cieux
Les Soufis depuis les temps anciens ont su que cet univers entier est Zahur, la manifestation de la lumière cachée, Nur.
« Dieu est la Lumière du Ciel et de la Terre »
Coran
Cette sourate explique que l’aspect d’existence originel, éternel et illimité est la lumière intérieure qui était avant la création qui existe maintenant, et qui, seule existera dans l’au-delà. C’est cet Être que le Soufi appelle Allah, s’inclinant devant Lui et Le regardant comme un idéal, et le voyage du Soufi est un voyage vers ce but. Cet aspect de la vie est appelé Dhât en Soufisme, et Sifat est la manifestation de la lumière cachée. Dans cet aspect manifesté elle est compréhensible, perceptible, visible et tangible.
Aussi variées sont les manifestations que cette lumière montre dans ses formes, aussi nombreuses sont ses couleurs ; et aussi infinies sont ses formes, aussi innombrables sont les nuances des couleurs. Chaque nuance possède son caractère et son effet particulier, cependant l’homme appelle toutes les nuances diverses du nom d’une seule et même couleur : rouge, jaune, bleue ou verte.
L’origine de la manifestation
« Cette Manifestation devint par la Lumière de l’Être Unique »
Vous aurez pu lire dans la Bible qu’au commencement était le Verbe, le son, et que Verbe était lumière. C’est une grande indication. Cela veut dire qu’il y avait une lumière qui était avant le soleil, la lune, les étoiles. Cette lumière persistera après que le soleil, la lune, les étoiles se seront éteints. Ces lumières, qui ont été allumées, seront éteintes. Cette lumière qui n’a jamais été allumée ne sera jamais éteinte.
Quand Son activité augmenta Il devint audible. Dans cet espace devant moi il n’y a rien. Si j’agite ma main, un son se produira. C’est par l’activité dans l’espace que le son se produit. Il fut alors créateur et réceptif. Il fut créateur parce qu’Il devint audible, et ce fut Lui aussi qui entendit le son, qui fut réceptif.
La lumière
Quand les vibrations se heurtent la lumière se produit. Dans l’Evangile de Saint Jean, vous pouvez lire que le Verbe devint lumière. Le Coran dit que tout fut produit à partir de Nur, la lumière. Cette lumière n’est pas ce que nous entendons quand nous parlons de lumière et d’obscurité. C’est l’illumination dans l’abstrait. La lumière physique est la réflexion de cette lumière.
Par la lumière l’Être Unique, qui est sans forme, sans couleur, sans nom, devint cette manifestation pleine de tant de noms et de tant de formes, pleine de couleur. Et c’est cette lumière qui nous ramène de ce monde de variété jusqu’à l’unité, par le même chemin.
La même lumière, qui est invisible, se projeta vers le bas et devint le soleil. Du soleil sont produites toutes les autres choses : la terre, la lune, les planètes, l’univers entier. En réalité, c’est le même soleil qui envoie sa lumière et qui, devenu la lune et les planètes, répond à la lumière. Toute chose sur terre est faite de sa lumière.
Le parfum était là avant la fleur, et la fleur se forma autour. Les qualités étaient là, et la manifestation fut faite par le désir de les exprimer. La justice existait dans la Conscience avant que notre justice ne soit faite.
L’âme
Qu’est-ce qui fait de l’âme un Individu, une chose distincte ? Je dirai : deux choses, son activité et les ombres qui tombent sur elle. L’activité dans une partie de la Conscience fait que cette partie se projette vers la manifestation. Et quand elle a progressé, les ombres des deux mondes tombant sur elle en font un être séparé.
Quant à la question de savoir comment l’âme est venue, on peut dire que lorsque le monde fut créé, la lumière se manifesta d’abord, et de la lumière toutes choses furent faites. Ce n’était pas cette lumière que nous voyons : le feu, le gaz, ou la lumière électrique. Ceux-ci sont la réflexion de cette lumière qui est l’intelligence. En Persan on l’appelle Nur, Nur Khuda. Ce feu-ci que nous voyons a tendance à s’éteindre, ce feu-là est toujours présent, silencieux, invisible mais éternel.
L’âme était seulement consciente de « Je suis » ; rien d’autre n’existait. Il n’y avait rien qui permette d’être sage ou insensé. Nous pouvons comprendre que cet état est au-dessus de la joie et au-dessus de la douleur.
Vous direz : « Montrez-moi l’âme, montrez-moi le Nur. » Je dirai : « Pouvez-vous montrer votre colère ? » Quand quelque chose nous provoque, nous nous mettons en colère. Est-ce que la colère n’est pas en nous à d’autres moments ? Cette qualité est en nous, mais nous ne pouvons pas la voir. Vous pouvez montrer ses manifestations, mais vous ne pouvez pas montrer la colère. Pouvez-vous montrer l’affection, l’amour ou la bonté qui sont en vous ? Pouvez-vous montrer vos bons sentiments ?
Toutes choses sont faites de la lumière
Dans le Coran il est écrit :
« Dieu est lumière, Nur[1] »
Dans la Bible nous lisons que le Verbe était la première et que la lumière était la seconde manifestation de Dieu. Et dans le Vedanta on peut trouver que la seule source de atma, l’âme, est Brahma, la lumière du monde.
Toutes choses sont faites de la lumière se groupant et se composant en des formes diverses. La lumière du Soleil a fait toutes choses. La lune, les planètes, les étoiles sont toutes les réflexions de la lumière du soleil. Et la lumière du soleil est l’expression de la lumière intérieure. Quelle est cette lumière ? C’est l’Intelligence.
L’âme est seulement la lumière, l’Intelligence. Tout le reste : le cœur, le mental, le corps, sont comme des globes placés sur cette lumière, l’enfermant en eux. Le désir de l’âme, par conséquent, est toujours d’aller vers la lumière, d’être dans cette lumière d’où elle tire sa seule subsistance, et qui est son propre élément. La tendance de chaque chose est de s’unir à son propre élément. Si deux flammes sont près l’une de l’autre, elles s’unissent. Si le gaz est près de la flamme, il s’unira à la flamme. Et si on verse deux filets d’eau sur le sol, ils chercheront à se joindre.
Par conséquent, à un moment ou à un autre dans la vie, parfois après toutes les expériences de la vie, parfois tôt dans la vie, l’âme souhaite savoir ce qui est au-delà de ce monde.
C’est sa tendance naturelle, elle est attirée vers cette essence d’où elle est venue, qui est la seule source de sa subsistance. Toutes les âmes passent par ce chemin. Le Coran dit :
« Toutes les âmes retournent à Dieu, quelques-unes avec les yeux ouverts, quelques-unes en aveugles ».
L’ombre
Quand on regarde le soleil, on ne voit pas d’ombre. Quand on réfléchit à l’ombre, l’ombre est absence de lumière, obscurité. Lorsque la terre s’est tournée contre le soleil, c’est la nuit. Quand quelqu’un se tient le dos au soleil, son ombre est très longue devant lui. Si le soleil est au-dessus de sa tête, son ombre est sous ses pieds. Quand il est face au soleil, il ne voit pas d’ombre, elle est derrière lui. Nous ne voyons pas la lumière de Dieu parce que nous ne regardons pas la lumière, nous regardons les ombres. Quand nous tournons le dos à la lumière, alors il y a l’ombre de notre moi devant nous. Quand nous faisons face à la lumière, regardant la lumière, alors notre moi est hors de notre vue.
Un poète mahrati a chanté :
O Dieu, ne me fais pas grand, fais-moi petit.
La fourmi est petite et mange du sucre.
Ne me fais pas grand comme l’éléphant sur lequel les gens montent et en font un esclave.
Si nous regardons notre portrait, nous voyons que c’est notre moi, se tenant entre nous et la lumière, qui fait l’ombre.
Ombres et réflexions
L’ombre tombe sur la terre. Elle tombe aussi sur l’espace, et là elle est plus claire. Dans l’espace, les couleurs des éléments sont reflétées. Il est très difficile de voir cette réflexion dans l’espace, parce que nos yeux sont si habitués à regarder les choses de la terre qu’ils sont devenus matériels et ne voient pas ce qui est plus subtil. Les mystiques, les Soufis, ont des moyens de développer les yeux. Ils vous montrent des moyens de regarder l’espace qui rendent les yeux capables de voir ce qui y est reflété. De ces réflexions le passé, le présent et l’avenir peuvent être déduits, ainsi que tout ce qui entoure une personne.
Il y aussi les ombres et réflexions intérieures. Ce qu’on appelle clairvoyance consiste à permettre à la lumière du dedans de passer à travers soi, de sorte que ces réflexions soient vues au-dedans.
La réflexion dans le miroir, l’ombre sur la terre, la réflexion dans l’eau sont différentes les unes des autres. L’ombre sur la terre est sombre, parce que la terre est obscure. Ceci pour les ombres extérieures.
Et puis il y a les ombres intérieures, les ombres qui tombent sur le mental, toutes les ombres de la terre. Celles-ci font notre joie, notre peine, notre bonheur, notre misère, tout ce que nous sommes, selon celle qui tombe sur nous.
L’ombre du corps
L’ombre du corps s’étend beaucoup plus loin qu’on ne le sait généralement. Par la pratique du mysticisme on peut apprendre jusqu’où elle s’étend.
Selon notre position notre ombre est longue ou courte, étroite ou large, elle tombe à droite ou à gauche, et toutes ces choses ont un sens pour le travail dans lequel nous sommes engagés.
Si nous comparons les ombres de différents individus, nous verrons qu’elles diffèrent les unes des autres. Certaines sont plus sombres, certaines sont plus légères. Il est difficile de noter le degré de profondeur d’une ombre, tout comme il est difficile de distinguer laquelle des teintes d’une étoffe très sombre est la plus sombre. Mais s’il y avait une machine qui pouvait enregistrer la profondeur des ombres nous pourrions constater qu’elles diffèrent.
L’ombre du Prophète
Tous les historiens du temps de Mohammed sont d’accord pour dire qu’on ne vit jamais son ombre. On peut trouver cela dans les Hadiths de Bukhari Sharif et aucun historien contemporain ne dit le contraire. Dans la puissante lumière de l’Arabie, l’ombre du Prophète restait invisible. C’était le miracle vivant de son existence. Il était si spiritualisé, si « éthérifiée », que le Nur, la lumière de Dieu, brillait toujours en lui. La lumière était présente, le Prophète n’était pas là, il n’y avait rien. Comment la lumière du soleil n’aurait-elle pas brillé à travers son corps ?
Omniprésence de la lumière
Ce dont on parle sous le nom d’inspiration, de révélation, consiste à se rende ouvert à la lumière, à permettre à la lumière de passer à travers soi. Alors tout devient connu pour l’âme, l’âme voit toutes choses. C’est le nafs, le moi personnel qui nous assombrit et nous rend incapables de voir. Plus nous rassemblons les atomes composant notre moi, plus nous le rendons solide, et moins la lumière peut briller à travers lui. La lumière est toujours là, mais nous ne la laissons pas passer. Plus notre moi a été dissous, plus la lumière de Dieu brille en nous.
Considérons maintenant ces choses brillantes qui sont ici sur le tapis. Est-ce que la lumière est contenue en elles ? Non il n’y a pas de lumière en elles, mais elles réfléchissent la lumière, le rayonnement de la lumière du gaz. Le bois du manteau de la cheminée réfléchit la lumière ; sa pureté lui permet de réfléchir. S’il était fait d’une substance plus sombre, il ne pourrait pas réfléchir le rayonnement.
Si je prends ce vase de cuivre et que je le tienne devant la lumière, son ombre sera très épaisse et très sombre. Si je tiens mon mouchoir devant cette lumière, son ombre ne sera pas aussi dense ; la substance dont est fait le mouchoir permet à la lumière de passer. Et si je tenais un verre devant la lumière, son ombre serait très légère. Cela nous montre que plus les particules d’une substance, d’un objet quelconque sont groupées et agglomérées, moins cela laisse passer la lumière.
Le phénomène de la réflexion
Toute chose en ce monde est formée par les réflexions et les ombres tombant d’après sa situation. Tel que je suis assis ici, chacun de vous reçoit une réflexion de moi dans son œil, et chacun a une réflexion différente d’après l’endroit où il est assis. Le feu dans la cheminée se montre différemment à vous et à moi, parce que je ne peux pas en voir la partie que vous pouvez voir, et que vous ne voyez pas la partie que je vois. La situation fait que nous le voyons différemment à cause de l’endroit d’où nous le regardons.
Par cela nous voyons que ce n’est pas la faute de Dieu si l’un est sage, un autre insensé, l’un est vertueux et l’autre pécheur. La lumière de Dieu brille sans cesse, le rayonnement est là, mais selon ce que nous en laissons passer, nous reflétons plus ou moins sa brillance.
L’apparence des choses
Toute chose nous apparait non pas comme elle est, mais comme la lumière nous la montre. Chaque objet est vu selon deux choses : selon la lumière qui tombe sur lui, et selon sa propre lumière. Un objet est plus frappant qu’un autre, il est plus ou moins rayonnant selon qu’il a plus ou moins de lumière en lui. Le cuivre frappe davantage que le bois, la plante frappe l’œil davantage que le cuivre parce qu’elle est plus rayonnante. Une personne peut faire davantage impression sur nous qu’une autre, parce qu’elle est plus rayonnante. L’intelligence est en toutes, en quelques-unes davantage, en d’autres moins. Nous disons qu’une personne est très intelligente, très éclairée, nous disons qu’une autre est terne, stupide. Nous ne donnons de la valeur au diamant que pour son éclat ; c’est seulement par sa luminosité que nous le distinguons comme étant supérieur au caillou.
La lumière extérieur, celle de l’objet et celle de l’observateur
Chaque objet vu est selon la lumière que l’objet possède en lui-même, selon la lumière de la personne qui le voit, qui est sa puissance de vision, et selon la lumière du dehors, qui est celle du soleil, de la lune, des étoiles.
Quelqu’un que nous aimons peut être antipathique à d’autres. Quelqu’un que nous estimons comme très bon, d’autres peuvent penser qu’il est très méchant. Et quelqu’un que nous admirons, d’autres peuvent vouloir le vilipender. La façon dont nous voyons une chose dépend de notre situation. Une petite fille pourra dire : « Aucune maman n’est si gentille, si bonne que la mienne, la mienne est la meilleure », et une autre petite fille peut ne pas avoir la même idée et ne pas être d’accord avec elle.
[1] Coran XXIV, 35
Publié dans Philosophie – La compréhension du processus de la manifestation grâce à la connaissance de sa nature – cahier n°2 – chapitre 10
