Qu’est-ce que le mysticisme ?

Le mysticisme soufi

Mysticisme - Pîr-o-Murshid Inayat Khan

Il y a un seul Dieu et une seule vérité, une seule religion et un seul mysticisme, appelez-le mysticisme soufi ou Chrétien, Hindou ou Bouddhiste, comme vous pourrez.  De même que Dieu ne peut pas être divisé, ainsi le mysticisme ne peut pas être divisé.  Il fait erreur celui qui dit : « Mon mysticisme est différent du vôtre ».  Il ne sait pas ce qu’est le mysticisme. 

Il ne peut pas y avoir plusieurs mysticismes, comme il ne peut pas y avoir plusieurs sagesses. 

C’est une erreur de la part de l’humanité quand elle dit : « Celle-ci est la sagesse orientale et celle-là est occidentale ». Cela montre seulement un manque de sagesse. C’est la vérité divine que l’homme possède. Peu importe à quelle partie du monde il appartient. 

C’est aussi une erreur de la part de l’homme quand il sépare occultisme et mysticisme. Comme ce serait une erreur de dire que les deux yeux sont séparés. Les deux yeux appartiennent à une seule vue. Quand quelqu’un compare le mysticisme à une branche de l’arbre de la vérité, quand il dit que le mysticisme est comme une branche, il fait erreur, car le mysticisme est le tronc qui unit toutes les branches.

La voie par laquelle on réalise la vérité

Pour en venir à la question de ce qu’est réellement le mysticisme : le mysticisme est la voie par laquelle on réalise la vérité. 

Jésus-Christ a dit : « Je suis la vérité et Je suis la voie ».

Il n’a pas dit : « Je suis la vérité et je suis les voies », car il y a seulement une voie. Il y a une autre voie qui est la fausse. Et il y a beaucoup de religions, mais pas plusieurs sagesses. Il y a plusieurs maisons du Seigneur pour L’adorer, mais un seul Dieu. Et il y a plusieurs Ecritures Sacrées, mais une seule vérité. Ainsi, y a-t-il plusieurs méthodes, mais une seule voie. Et ou bien c’est la bonne voie ou bien c’est la fausse.

Les méthodes pour atteindre la voie

Les méthodes pour atteindre cette voie de réalisation sont nombreuses, mais elles peuvent se résoudre à quatre :

  • par le cœur,
  • par la tête,
  • par l’action,
  • par le repos. 

Quelqu’un doit choisir parmi ces quatre méthodes différentes de développement de soi-même et de préparation au voyage sur la voie, la seule voie qu’on appelle mysticisme. C’est la voie de toutes les religions, aucune religion ne peut dire qu’elle est la sienne. Elle appartient à toutes les Eglises, aucune Eglise ne peut dire qu’elle est la sienne. Aucun individu ne peut dire de la voie qu’il a choisie : « C’est la voie », tous les autres s’avancent sur la même voie.

Un vrai mystique montre l’équilibre

Les gens ont souvent imaginé qu’un mystique veut dire un ascète, qu’un mystique est quelqu’un qui rêve, une personne qui demeure dans les nuages, quelqu’un qui ne vit pas ici sur la terre, qui n’a pas de sens pratique, et que quelqu’un qui est mystique doit être un ermite. En réalité, ce n’est pas le cas. Les gens veulent voir un mystique comme une sorte d’original, et s’il y a quelqu’un d’original ils disent que c’est un mystique. 

C’est une conception fausse, une exagération, une vision unilatérale. Un vrai mystique doit montrer l’équilibre. Il doit avoir la tête dans les cieux et les pieds sur la terre. Le vrai mystique est aussi pleinement éveillé dans ce monde que dans l’autre. Un mystique n’est pas quelqu’un qui est dépourvu d’intellect. Ce n’est pas quelqu’un qui rêve, il est pleinement éveillé. Cependant, un mystique est quelqu’un qui est capable de rêver pendant que les autres ne le font pas, et qui peut rester éveillé pendant que les autres ne peuvent pas rester éveillés. Un mystique garde l’équilibre entre deux choses ; le pouvoir et la beauté. Il ne sacrifie pas le pouvoir à la beauté, ni la beauté au pouvoir. Il possède le pouvoir et jouit de la beauté.

La religion du mystique

Quant aux restrictions dans la vie du mystique – il n’y a pas de restriction. Il y a l’équilibre, la raison, l’amour et l’harmonie. 

La religion du mystique est chaque religion, toutes les religions, et il est pourtant au-dessus de ce que le gens appellent leur religion. En fait, sa religion est la religion, car ce n’est pas n’importe quelle religion, c’est toutes les religions. La morale de toutes les religions est de retourner toute la bonté que nous recevons des autres, rendre service aux autres sans intention d’en recevoir appréciation ou réciprocité, et de faire n’importe quel sacrifice, aussi grand qu’il soit, pour l’amour, l’harmonie et la beauté.

Le Dieu du mystique est à trouver dans son propre cœur. La vérité du mystique est au-delà des mots. Les gens argumentent et discutent sur des choses de peu d’importance, mais le mysticisme ne peut pas être un objet de discussion. Les gens veulent parler pour savoir, et puis ils oublient tout. Bien souvent, ce n’est pas celui qui sait qui parle beaucoup, mais celui qui voudrait savoir. Celui qui sait, mais ne discute pas, est le mystique. Il sait que le bonheur est dans son propre cœur. D’ailleurs, mettre ces choses en paroles, serait mettre l’océan dans une goutte d’eau.

Le vin du mystique

Il y a un vin que boit le mystique, et ce vin est l’extase. Un vin si puissant, que la présence du mystique devient vin pour quiconque vient en sa présence. Ce vin est le vin du vrai sacrement, dont le symbole est dans l’église. On pourrait demander : « Qu’est-ce que c’est ? D’où vient-il, de quoi est-il fait ? » Vous pouvez l’appeler un pouvoir, une vie, une force, qui vient à travers le mystique, à travers des sphères auxquelles chaque homme est attaché. Le mystique, par son rattachement à ces sphères boit le vin qui est la subsistance de l’âme humaine. Ce vin est l’extase, l’ivresse du mystique. 

Cette ivresse est l’amour qui se manifeste dans le cœur humain. Une fois qu’un mystique a bu ce vin, que lui importe qu’il soit assis sur des rochers dans un lieu sauvage ou dans un palais ? C’est pareil pour lui. Le palais ne prive pas davantage le mystique de la béatitude que ne le fait le rocher. Il a trouvé le Royaume de Dieu sur la terre, dont Jésus-Christ a dit : « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et toutes ces choses vous seront données par surcroît ».

Le chemin spirituel

Les gens triment pour beaucoup de choses différentes en ce monde et la dernière chose qu’ils cherchent est le chemin spirituel. Et il y a quelques personnes indifférentes qui disent : « Il y a une longue vie devant nous et quand le temps viendra où je devrai m’éveiller, je m’éveillerai ». Mais le mystique dit : « C’est la chose même dont je dois m’occuper ; toutes les autres viennent ensuite ». C’est cela qui a la plus grande importance dans sa vie. 

Devrait-il, en s’efforçant de réaliser Dieu, négliger ses devoirs dans le monde ? Ce n’est pas nécessaire. Il n’y a rien à quoi un mystique devrait renoncer pour obtenir la réalisation de la vérité. Il doit seulement donner la plus grande importance à ce qui a la plus grande importance dans la vie. Chacun lui donne la plus petite importance ; le mystique lui donne la première importance.

La méditation du mystique

On pourrait demander : « La vie du mystique est-elle méditative ? » Oui, mais la méditation pour le mystique est comme remonter une pendule. Elle est remontée à un certain moment et tout le jour elle marche par elle-même. Cela ne signifie pas qu’il doive y penser toute la journée. Il ne s’en occupe pas. Un Shah de Perse avait l’habitude de s’asseoir la nuit pour ses veilles et prières. Un visiteur venu lui rendre visite s’étonna qu’il médite après tout le travail du jour. « C’est trop – dit-il – vous n’avez pas besoin de méditer ». « Ne dites pas cela – répondit-il – vous ne savez pas. Car la nuit je poursuis Dieu, et pendant le jour Dieu me suit ».

Vos moments de méditation mettent tout le mécanisme en ordre de marche, comme un cours d’eau coulant vers l’océan. Cela n’empêche en aucune façon le mystique de faire son devoir. Cela bénit seulement avec la pensée de Dieu chaque mot qu’il prononce. En tout ce qu’il pense ou fait, il y a un parfum de Dieu qui devient une guérison, une bénédiction.

Le cœur du mystique

Maintenant vient une question : un mystique qui devient bon et serviable, comment est-ce qu’il avance dans la vie ? Les angles vifs de la vie quotidienne qui se frottent à lui, doivent nécessairement blesser son cœur ? C’est certainement le cas. Le cœur du mystique est davantage blessé que celui de n’importe qui d’autre, et là où il y a seulement bonté, seulement patience, le cœur ramasse toutes les épines. C’est comme la taille du diamant. De même le cœur, ainsi taillé, devient brillant. Le cœur suffisamment taillé, devient une flamme qui illumine la vie du mystique et aussi celle des autres.

15 janvier 1924

Publié dans Mysticisme – La manière de réaliser la vérité – Cahier n°2 – chapitre 1