La connaissance qu’un mystique atteint par la tête

Le mysticisme soufi

Mysticisme - Pîr-o-Murshid Inayat Khan

Je voudrais parler de la connaissance qu’un mystique atteint par la tête, qui le prépare à trouver son chemin vers la vérité. Le raisonnement est la faculté que le mystique emploie et qu’il peut développer comme tout homme de bon sens, comme tout homme d’esprit pratique. La différence est que le mystique ne s’arrête pas à la première raison, mais qu’il souhaite voir la raison derrière toutes les raisons. Par conséquent, en toutes choses, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, le mystique examine la raison. Mais la réponse immédiate est une raison qui ne le satisfait pas, car il voit que derrière cette raison il y a une autre raison. Ainsi, s’avance-t-il dans la connaissance de toutes choses, ce qui est beaucoup plus grand que la connaissance que l’on obtient d’une seule chose.

C’est pourquoi, ni le faux ni le vrai, ni le bien ni le mal, n’agitent par trop le mystique, et ne lui donnent pas non plus un grand choc ou une grande surprise, car chaque chose paraît avoir sa propre nature. C’est la compréhension qui lui fait sentir qu’il est uni avec tout ce qui existe. Et qu’est-ce qu’on peut souhaiter davantage dans la vie que la compréhension ? C’est la compréhension qui apporte l’harmonie à la maison avec ceux qui nous sont proches et chers, et la paix en dehors de la maison avec nombre de natures et caractères. Si l’on manque de compréhension, l’on est pauvre en dépit de tout ce que l’on possède de biens de ce monde, et c’est la compréhension qui vous rend riche.

Ne jamais penser aux choses désagréables

Si on pouvait représenter la vie, on pourrait dire qu’elle rappelle une mer dans la tempête, avec les vagues qui vont et viennent. Telle est la vie. Et c’est cette compréhension qui donne à l’homme ce poids qui permet d’endurer la pluie et la tempête et toutes les vicissitudes. Sans compréhension, il est comme un petit canot sur la mer incapable de supporter la tempête. Par la compréhension, un mystique apprend. Il apprend à penser, il est réfléchi en toutes circonstances et sa pensée est comme un vaisseau lourdement lesté, que le vent ne peut bouger et qui reste tranquille sur la mer au milieu de la tempête.

La nature de la vie est telle, qu’elle excite facilement le mental et rend l’homme malheureux en un moment. Elle rend l’homme si confus, qu’il ne sait pas où faire le pas suivant. Contrairement à cela, le mystique se tient tranquille et demande à la vie son secret, et de chaque expérience, de chaque échec ou succès le mystique tire une leçon. Ainsi, l’échec et le succès sont tous deux profitables à un mystique.

L’idéal d’un mystique est de ne jamais penser aux choses désagréables. Ce qu’on ne veut pas voir arriver, on ne doit pas y penser. Toutes les choses désagréables du passé, un mystique les efface de son mental. Il amasse et conserve ses expériences heureuses et en fait un paradis. N’y a-t-il pas beaucoup de gens malheureux qui gardent une partie du passé devant eux, ce qui fait souffrir leur cœur ? Le passé est passé, il est parti. Il y a l’éternité devant vous. Si vous voulez faire de votre vie ce que vous souhaitez, n’ayez pas les idées désagréables des événements passés et les souvenirs qui vous rendent malheureux.

Le secret du mystique

C’est pour cette raison que la vie devient jusqu’à un certain point facile à vivre pour le mystique. Car il connaît chaque cœur, chaque nature, tandis qu’il y en a d’autres que le secret du mystique n’a pas touchés, qui souffrent de leurs difficultés à la maison et de leurs difficultés au-dehors. Ils craignent la présence de gens qu’ils ne comprennent pas, ils veulent se sauver de leur présence, et s’ils ne peuvent pas leur échapper, ils se sentent comme dans la gueule d’un dragon. Peut-être, sont-ils placés dans une situation qu’on ne peut pas changer facilement. La conséquence est qu’ils accumulent confusion sur confusion.

Et bien souvent, l’on voit que lorsque deux personnes ne se comprennent pas, une troisième vient et les aide à se comprendre, et la lumière jetée sur eux amène une plus grande harmonie. Le mystique dit : quand vous êtes dans une certaine situation, qu’elle soit agréable ou désagréable, tirez-en le meilleur parti, essayez de comprendre comment gérer cette situation. Par conséquent, la vie qui manque de cette compréhension, est comme une pièce obscure qui contient tout ce que vous souhaitez. Tout est là, mais il n’y a pas de lumière.

Le monde, après tout, est un endroit merveilleux malgré tant d’âmes qui veulent le quitter. Car il n’y a rien qu’on ne puisse obtenir dans ce monde. Tout est là ; toutes choses bonnes et belles, toutes choses précieuses et qui en valent la peine. Elles sont toutes là, si l’on connaît leur nature, leur caractère et comment les obtenir.

La nature de la vie

Si vous demandez à quelqu’un quelle est la nature de la vie, il répondra : « Plus loin nous allons dans la recherche du bonheur, plus nous en sommes écartés ». C’est vrai, mais il prend le mauvais chemin, celui qui ne sait pas que le malheur n’existe pas. D’ailleurs, le bonheur est plus naturel que le malheur, de même que le bien est plus naturel que le mal, et la santé que la maladie. Et pourtant, l’homme est si pessimiste ! Si vous lui dites du bien de quelqu’un, il ne pourra pas croire que ce soit vrai. Mais si vous lui parlez du mauvais côté d’une personne il dira : « Oui, c’est réellement vrai ».

Par conséquent, le travail du mystique est d’étudier la vie. Pour le mystique la vie n’est pas une pièce de théâtre ou un amusement ; pour le mystique c’est une école où l’on étudie à chaque moment de l’existence, c’est une étude continuelle. La bible du mystique est la nature humaine, chaque matin il tourne une nouvelle page de ce livre. Et dans le message que les grands êtres ont amené au monde d’âge en âge, – dont les livres sont devenus écritures saintes, que le monde a gardées depuis des milliers d’années, des générations en tirant leur nourriture spirituelle – c’est leur interprétation de la nature humaine qu’ils ont donnée. Par conséquent, derrière les Ecritures sacrées il y a toujours le même sentiment sacré.

Voir le point de vue de chaque personne

Le mystique est respectueux de toutes les religions et il en comprend toutes les idées variées et contradictoires, car il comprend le langage de chacun. Le mystique peut être d’accord, sans avoir à discuter, avec celui qui est sage et avec celui qui est bête, avec l’être le plus simple. Car il voit que la nature des faits est telle, qu’ils sont vrais à leur place ; il comprend chaque aspect de leur nature. Le mystique regarde à partir de chaque point de vue. Il voit le point de vue de chaque personne et c’est pourquoi il est en harmonie avec tous.

Un homme vient voir un mystique et dit : « Je ne peux pas croire en un Dieu personnel, cela ne signifie rien pour moi », et le mystique répond : « Vous avez tout à fait raison ». Un autre dit : « La seule manière de rendre Dieu intelligible est de le voir sous la forme de l’homme », et le mystique répond : « Vous avez raison ». Un autre dit : « Comme c’est bête de la part de ces gens de faire de cet homme un Dieu ; Dieu est au-delà de la compréhension », et le mystique répond : « Vous avez raison ». Car un mystique comprendra la raison qui est derrière tous les arguments opposés.

Voir la vérité en tout

Un jour un missionnaire vint voir un Soufi en Perse. Il désirait avoir une discussion sur les enseignements du Soufi et voulait prouver que son point de vue était le seul vrai. Le Soufi était assis dans sa posture tranquille et silencieuse, ses deux ou trois disciples à côté de lui. Le missionnaire évoqua quelques questions et le Soufi dit seulement : « Vous avez raison ». Mais l’homme continua à discuter et le Soufi dit seulement : « C’est tout à fait vrai ». L’homme fut très déçu car il n’avait aucune occasion d’argumenter ; le Soufi voyait la vérité en tout. La vérité est comme un piano ; les notes peuvent être hautes ou basses, vous pouvez frapper un do ou un mi, mais toutes sont des notes. Et ainsi la différence entre les idées est comme celle qui existe entre les notes.

Ainsi en est-il dans la vie courante en ce qui concerne l’attitude vraie et la fausse ; si nous avons la mauvaise attitude toutes choses seront fausses, si nous avons l’attitude vraie, toutes choses seront vraies. Celui qui se défie de lui-même, se méfiera de son meilleur ami, celui qui se fait confiance, aura confiance en chacun.

Les choses qui semblent séparées, comme le vrai et le faux, la lumière et l’obscurité, la forme et l’ombre, devant le mystique se rapprochent tellement qu’il y a seulement l’épaisseur d’un cheveu qui sépare le vrai et le faux.

Le processus de libération

Devant le mystique s’ouvre une perspective de la vie, une perspective qui est le but de la vie. La question que le mystique se pose est : « Quel est mon être ? Mon corps ? Non, ce corps est ma possession. Je ne peux pas être ce que je possède ». Il se demande : « Est-ce mon mental ? » La réponse vient : « Non, le mental est quelque chose que je possède ; c’est quelque chose dont on est témoin. Il doit y avoir une différence entre le connaisseur et le connu ». Par cela, à la fin, le mystique en vient à une compréhension du caractère illusoire de tout ce qu’il possède. C’est comme un homme qui a fait son vêtement ; c’est son vêtement, ce n’est pas lui-même.

Puis le mystique commence à penser : « Ce n’est pas moi-même qui pense, c’est le mental. C’est le corps qui souffre, non pas moi-même ». C’est une sorte de libération pour lui de savoir : « Je ne suis pas mon mental ». Car l’homme s’étonne : « A un moment j’ai une bonne pensée, à un autre moment une mauvaise pensée, une pensée juste ou fausse, à un moment une pensée terrestre, l’autre moment une pensée du ciel. C’est comme un film de cinéma, et c’est moi, celui qui voit, qui y danse ».

Le voyage vers l’immortalité

En voyant cela ce mystique libère son être qui, à cause de cette illusion, était enterré sous le mental et le corps – ce que les gens appellent une âme qui était perdue. C’était une âme inconsciente de la vérité mystique que le mental et le corps sont les véhicules par lesquels on fait l’expérience de la vie. Et c’est de cette manière que le mystique commence son voyage vers l’immortalité.

16 janvier 1924

Publié dans Mysticisme – La manière de réaliser la vérité – Cahier n°2 – chapitre 2