
Dans la théologie hindoue, on insiste bien davantage sur la doctrine du karma que dans les religions de Beni-Israël. Par théologie hindoue, je n’entends pas seulement la théologie védantique ou brahmanique, mais aussi la bouddhiste. Par les religions de Beni-Israël, je n’entends pas seulement la religion Judaïque, mais aussi le Christianisme et l’Islam.
La théorie entière de la philosophie hindoue est basée sur la doctrine du karma. La morale de Beni-Israël est aussi basée sur le karma. La seule différence est que d’un côté c’est la morale qui est construite sur le karma, de l’autre côté c’est la philosophie qui est basée sur le karma.
Quel est le sens du mot karma ? Le sens du mot karma est « action ». Il est tout à fait évident que ce qu’on sème, on le récolte. Le présent est l’écho du passé, l’avenir est la réflexion du présent. Il est donc logique que le passé fasse le présent et que le présent fasse l’avenir. Néanmoins, dans les écoles soufies on parle peu de ce sujet. Les gens qui s’intéressent à la doctrine du karma s’étonnent souvent et demandent : « Pourquoi est-ce que le Soufisme ne parle pas de ce sujet ? Y est-il opposé ? » La réponse est qu’il n’y est pas du tout opposé. Cependant, la manière dont un Soufi le regarde, fait qu’il ne peut pas s’empêcher de fermer les lèvres.
Le bien et le mal
En premier lieu ce que quelqu’un appelle vrai ou faux dépend de la connaissance qu’il a. Il appelle vrai ce qu’il connaît comme vrai, qu’il a appris à appeler vrai ; il appelle faux ce qu’il a appris à appeler faux. De sorte qu’il peut y avoir des nations, des communautés, des races variées dont les conceptions du vrai et du faux peuvent être différentes. Une personne en accusera une autre de mal faire en se basant seulement sur ce qu’elle connaît comme faux.
Et comment sait-elle que c’est faux ? C’est parce qu’elle l’a appris, elle l’a lu dans un livre, ou on le lui a dit. Les gens ont considéré avec horreur, avec haine, avec parti-pris les agissements les uns des autres, qu’il s’agisse d’individus, de communautés, de nations et de races. Pourtant, il n’y a aucun label, aucune marque, il n’y a aucun sceau sur les actions qui les indique comme étant vraies ou fausses. Ceci est un aspect de la question.
Il y a une autre manière de la considérer. A chaque pas de l’évolution, la conception qu’a l’homme du bien et du mal, du vrai et du faux, change. Vous pourriez me demander : « Comment change-t-il ? Voit-il davantage le mal ou voit-il moins le mal à mesure qu’il évolue ? » On pourrait naturellement penser que par la vertu de son évolution, l’on doive voir davantage de mal, mais cela n’est pas le cas. Plus on évolue, moins de mal on voit.
Le mobile sous jacent
Et puis ce n’est pas toujours l’action, c’est le mobile derrière elle qui importe. Quelquefois, une action apparemment bonne peut être rendue mauvaise par le mobile qui la pousse. Quelquefois, une action apparemment mauvaise peut être bonne à cause du mobile qui est derrière elle. Par conséquent, l’ignorant est prêt à se former une opinion sur l’action d’une autre personne. Mais pour le sage il est des plus difficile de se former une opinion sur l’action d’un autre.
Venons-en au point de vue religieux.
Si une personne évolue spirituellement elle verra de moins en moins de mal à chaque étape de son évolution. Comment alors Dieu compterait-il les petites fautes des êtres humains qui connaissent si peu de la vie ? Nous pouvons lire dans la Bible que Dieu est amour. Que veut dire l’amour ? L’amour veut dire pardon, l’amour ne veut pas dire juger. Quand les gens font de Dieu un juge cruel, assis sur le trône de justice, attrapant chaque individu et lui demandant compte de ses fautes, le jugeant pour ses actes et le condamnant à être jeté hors des Cieux, alors où est le Dieu d’amour ?
La machine et l’ingénieur
Laissons maintenant l’idée de la religion et venons-en à la philosophie : Est-ce que l’homme est une machine ou est-ce que l’homme est un ingénieur ? Si c’est une machine, alors il doit continuer année après année, en une sorte d’action mécanique, ses mauvaises actions. Et si c’est une machine, alors il n’est pas responsable de ses actes. Si c’est un ingénieur, il est responsable de ses actes, mais s’il est responsable de ses actes, alors il est le maître de ses actes, et maître de sa destinée. S’il est le maître de sa destinée, il fait sa destinée comme il le désire.
En adoptant ce point de vue, le Soufi dit : « Il est vrai que si les choses vont mal pour moi, c’est l’effet de mes actes. Mais cela ne veut pas dire que je doive m’y soumettre. Je dois m’y résigner, parce que c’est le résultat de mes actes passés, mais je dois faire ma destinée parce que je suis ingénieur ». Telle est la différence. J’ai entendu une personne dire: « J’ai été malade depuis de nombreuses années, mais je m’y suis résignée. Je prends cela volontiers, parce que je paie mes fautes ». Par cela elle peut prolonger le paiement, qui était peut-être de dix ans, pendant toute sa vie.
Guérir les influences du passé
Le Soufi agit là non seulement comme un patient, mais en même temps comme le médecin de lui-même. Il dit : « Est-ce que ma situation est mauvaise ? Est-ce l’effet du passé ? Je vais la guérir. Le passé a amené le présent, mais de ce présent qui est le mien, je ferai l’avenir ». Cela veut seulement dire qu’il ne permet pas aux influences passées de dominer sa vie. Il veut produire dès maintenant l’influence nécessaire pour rendre la vie meilleure.
En dehors de cela il y a encore un sujet plus essentiel à ce propos. Avant que quelqu’un ne prenne sur lui la responsabilité de payer pour le passé, est-ce qu’il se demande : « Qu’est-ce que j’étais dans le passé ? » S’il ne le sait pas, pourquoi s’en rendrait-il responsable ? Vous ne pouvez être responsable que pour quelque chose dont votre conscience a quelque soupçon. Il y a un poids plus que suffisant à porter dans la vie. Pourquoi y ajouter le poids d’un passé inconnu ?
La pensée de soi-même
Quand vous vous considérez vous-même avec un regard philosophique, que trouvez-vous ? Plus votre vue devient claire, moins de fragments de vous-même vous pouvez trouver. Plus vous devenez conscient de la réalité, moins vous avez conscience de votre petit moi. Et tout ce fardeau des actions passées est pris par l’homme sans qu’il ait été invité à s’en charger. Il pourrait tout aussi bien l’ignorer. Cela ne lui apporte aucun bénéfice, cela lui apporte seulement une satisfaction momentanée de penser : « Il est juste que j’aie ces ennuis » ; et cette « justice » fortifie ses ennuis ! La souffrance qui aurait pu être éteinte continue, parce qu’il a donné force à la souffrance.
L’objectif principal du travail ésotérique est d’enlever cette pensée de soi-même : « Qu’est-ce que j’étais ? Qu’est-ce que je suis ? Que deviendrai-je ? », de la laisser de côté pour un moment. On pourrait très bien s’occuper à penser à la vie comme à un tout : « Qu’est-ce qu’elle est ? Qu’est-ce qu’elle a pu être ? Qu’est-ce qu’elle sera ? » C’est cela qui produit une sorte de point de vue synthétique et unifie au lieu de disperser. C’est constructif, et l’on peut y trouver le secret de la libération spirituelle.
S’élever au-dessus de l’idée de karma
Les Brahmines, les Védantistes, les Bouddhistes qui maintiennent l’idée du karma comme une doctrine capitale, aussitôt qu’ils en viennent à l’idée du but que l’on peut atteindre par la spiritualité, qu’ils appellent Mukti ou Nirvana, s’élèvent au-dessus de l’idée de karma. Car la condition est telle qu’à moins qu’une personne ne se soit élevée au-dessus de cette idée, elle ne peut pas toucher le Nirvana. Le sens de Nirvana est : pas de distinction, pas de couleur, pas de division. C’est voir le tout comme un, le réaliser comme un. C’est en cela que réside le secret du Nirvana.
Paris, 16 mai 1924
Publié dans Philosophie – L’origine et la continuité de la vie – cahier 6 – chapitre 11
