
Le désir de vivre n’est pas seulement observé parmi les êtres humains, mais on peut le voir aussi continuellement à l’œuvre dans la créature la plus insignifiante rampant sur le sol ou vivant dans la terre. On voit comment le plus petit insecte cherche à éviter d’être poursuivi, et comment il cherche un abri contre toute tentative de contact dans la crainte qu’on lui prenne la vie. Donc, même la plus petite créature au monde, en laquelle l’homme ne peut trouver trace de mental, a le désir de vivre.
C’est ce désir qui, en se développant dans la création inférieure, se manifeste diversement : dans la peur, dans la tendance à chercher un abri, dans la façon intelligente de regarder tout autour comme le font le lièvre dans les champs et le cerf toujours aux aguets pour se protéger des autres animaux.
Le désir le plus profond de l’homme
Ce désir, développé dans l’homme, révèle un phénomène encore plus grand : la guerre et la paix sont suscitées par ce désir de vivre. La cause qui est derrière la guerre est le désir de vivre, la cause de la paix est aussi le désir de vivre. Il n’y a pas un seul être normal existant sur terre qui n’ait le désir de vivre.
Il est vrai qu’une personne affligée, désespérée, ou dans un accès de tristesse, dira dans cette situation : « Je préférerais ne pas vivre, je veux mourir », mais ce n’est pas une condition normale. Quand une personne est dans un état d’esprit normal, son seul désir, son plus profond désir, est de vivre. Qu’est-ce que cela montre ? Cela montre que tous les autres désirs ont été acquis par l’homme après sa naissance, mais que le désir de vivre, il l’a apporté avec lui en venant sur terre. Seulement, en ne comprenant pas son sens, sa nature et son caractère, ni son secret, il se soumet à ce que ce désir se trouve brisé par ce qui est appelé mort, mortalité.
Si le désir de vivre est le désir le plus profond de l’homme, s’il est chez lui une substance divine, alors il y aura une réponse, il y aura une possibilité d’accomplissement de ce désir. Mais quand on ne plonge pas profondément dans les secrets de la vie, sans cette connaissance de la vie et de la mort, on s’expose à la déception, et cette déception est la mort.
La vie vit et la mort meurt
L’erreur est que l’homme souhaite vivre à travers la partie mortelle de son être. L’homme ne reconnaît que cette partie de son être qui est mortelle et il s’identifie avec son être mortel. Parmi des milliers, une personne à peine réalise que la vie vit et que la mort meurt. Ce qui vit ne peut pas mourir. Ce qui meurt ne vivra pas. C’est seulement un phénomène de la vie qui veut que même ce qui ne vit pas apparaît sur le moment comme une illusion de vie.
Quand nous étudions le corps qui est mort, la plus grande leçon que nous puissions en tirer, c’est qu’à peine la vie l’a quitté tout son charme a disparu. Pourquoi l’attraction qu’il a toujours exercée l’a-t-elle quitté ? Pourquoi le corps perd-il complètement sa beauté, son magnétisme et son attirance ? Pourquoi ceux qui ont aimé cette personne s’éloignent-ils de sa dépouille et souhaitent-ils qu’elle soit emportée ? Qu’est-ce qui en est parti ? Qu’est-ce qui est mort en elle ? La partie qui est sujette à la mort est morte, la vie qui a vécu en elle est toujours vivante. Le corps couvrait seulement une vie. Cette vie l’a maintenant quitté, mais l’être vivant n’est pas mort. C’est la couverture mortelle qui couvrait cette vie qui est morte.
Établir un contact avec notre soi
N’est-ce pas alors l’absence de cette connaissance qui fait que l’on craint la mort ? Qu’est-ce que la mort après tout. Il y a une parole du Prophète selon laquelle les âmes illuminées ne craignent jamais la mort. La mort est la dernière chose dont elles ont peur. Et cependant on craint plus pour sa vie que pour toute autre chose. On sacrifierait tout au monde, richesse, rang, pouvoir ou possessions, si l’on pouvait rester en vie.
Si vivre est un désir inné, alors il est indispensable de découvrir le processus, la façon d’établir un contact avec cet être réel de nous-mêmes qui peut être appelé notre être, notre soi, et ainsi se libérer de ce que l’on appelle mortalité. C’est l’ignorant qui ne connaît que le rez-de-chaussée de sa maison. Monter au premier étage, il croit que c’est être mort. Il ne sait pas qu’il a seulement quitté le rez-de-chaussée et qu’il est monté à l’étage. Pourquoi cette ignorance existe-t-elle ? Parce qu’il n’a jamais essayé de monter au premier étage. Le rez-de-chaussée lui suffit tout à fait. Le premier étage n’existe pas pour lui, bien que ce soit un étage dans sa propre maison.
Jouer à la mort
L’immortalité peut-elle se gagner, s’acquérir ? Non, elle doit être découverte. On doit seulement rendre sa vision plus pénétrante, en d’autres termes, s’explorer soi-même ; mais c’est la dernière chose que l’on fasse. Les gens sont très contents d’explorer la tombe de Tout Ankh Amon en Egypte pour trouver des mystères, mais ils méconnaissent le mystère caché dans leur propre cœur. Entretenez-les de n’importe quel mystère qui leur est extérieur et ils seront ravis de l’explorer, mais quand vous leur dites de regarder en eux-mêmes, ils estiment que c’est trop simple.
Ils pensent : « Je me connais, je suis un être mortel ; je ne veux pas mourir, mais la mort m’attend ». Ils créent des difficultés, ils soulèvent des complications de par leur propre intelligence compliquée. Ils n’aiment pas la voie droite, mais la voie zigzag, ils prennent plaisir aux énigmes. Même s’il y a une porte devant eux, ils disent : « Non, je n’essaye pas de la trouver ». Si une porte s’ouvre devant eux, ils ne souhaitent pas la franchir, ils préfèrent rester dans l’énigme. Pour eux c’est une plus grande joie d’être incapables de trouver la porte. Quand on prend ainsi plaisir à l’énigme, on a horreur d’en voir la porte de sortie.
Il y a un dicton du Prophète :
« Meurs avant la mort ».
Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela ne veut pas dire : « Suicidez-vous ». Cela veut seulement dire : « Etudiez la condition de la mort ». On n’a pas besoin de mourir ; jouez la mort. On devrait jouer à la mort. Ce jeu devient le moyen par lequel on comprend le mystère caché derrière la vie.
La pensée de « je »
Les différents plans d’existence qui sont cachés sous l’enveloppe de ce corps commencent alors à se manifester pour la personne qui joue à la mort. Toutes les différentes manières de se concentrer et de méditer, qui sont prescrites par les instructeurs à leurs élèves, reproduisent toutes ce processus de jeu. En elles-mêmes elles ne sont rien, elles ne sont qu’un jeu. Ce qui est important, c’est ce que l’on trouve en conclusion de ce jeu, ce que l’on découvre à la fin.
Le jeu commence naturellement par une attitude d’abnégation. Une personne qui aime dire vingt fois durant la journée « je », n’aime pas dire : « Je ne suis pas, tu es ». Mais elle ne sait pas que cette affirmation de « je » est la racine de tous ses soucis. C’est cette affirmation qui fait qu’elle se sent blessée par chaque petite insulte, par chaque petite perturbation. La souffrance que lui procure cette illusion est si grande qu’elle aurait tout intérêt à s’en débarrasser. Mais c’est la dernière chose qu’elle fasse. Elle abandonnerait son dernier sou, mais elle ne renoncerait pas à la pensée de « je » ; elle la retiendrait, c’est la chose qui lui est la plus chère. Voilà toute la difficulté et le seul obstacle sur le chemin spirituel.
S’élever au-dessus de l’illusion
Très souvent les gens me demandent : « Combien de temps faut-il rester sur le chemin spirituel ? » Je réponds : « Il n’y a pas de limite à la longueur de ce chemin, et cependant si vous êtes prêt, cela ne demandera pas longtemps. Juste un moment et vous y serez. » Comme est vrai ce que les sages du passé disaient à leurs disciples : « N’entrez pas directement dans le temple, commencez par tourner autour une cinquantaine de fois. » Cela voulait dire : « Fatiguez- vous d’abord un peu, puis entrez, alors vous apprécierez ». On apprécie une chose pour laquelle on fournit un effort. Si cela vient sans effort, cela ne vaut rien.
Si un gouvernement taxait l’air respiré, les gens protesteraient. Cependant ils ne réalisent pas que l’air est sans comparaison avec l’argent qu’ils possèdent. La valeur de l’air est incomparablement plus grande que celle de l’argent. L’essentiel est atteint sans besoin d’effort, mais on ne réalise pas sa valeur. On préfère obtenir ce que l’on atteint avec grand effort – et à la fin on découvre que ce n’était rien.
Il est très simple de penser : « Pourquoi tout être aurait-il ce désir de vivre si une vie perpétuelle était impossible ? » Car il n’y a pas de désir au monde qui ne reçoive sa réponse. La réponse à chaque désir existe quelque part, l’accomplissement de chaque désir doit se produire un jour. Par conséquent, il n’y a pas de doute que ce désir de vivre ne doive être accompli. Et l’accomplissement de ce désir est de s’élever au-dessus de l’illusion qui est l’effet de l’ignorance du secret de la vie.

Rendre Dieu intelligible
Question : Comment peut-on arriver à la réalisation de la présence de Dieu au-dedans de soi et des autres ?
Réponse : Il y a un processus. Dans ce processus, ce qui est d’abord nécessaire c’est de rendre Dieu intelligible. Le deuxième pas dans ce processus est d’avoir le cœur fixé sur Dieu rendu ainsi intelligible. Le troisième pas est de refléter Dieu sur toutes les choses et tous les êtres que l’on voit. Mais si le premier pas n’est pas fait correctement, alors rien ne sera fait correctement. C’est la première chose qui doit d’abord être réalisée.
L’esprit et la matière
Question : Si une vie spirituelle ou même une vie mentale ne se développe pas chez une personne, qu’est-ce qui survit à sa disparition physique ?
Réponse : L’homme est constitué d’esprit et de matière. Qu’est-ce que la matière ? De l’esprit cristallisé. Qu’est-ce que l’esprit ? C’est la substance originelle. On peut comparer l’esprit à l’eau courante, la matière à la glace. Mais s’il y a eau et glace, l’eau coulera, la glace ne bougera pas. Cela ne veut pas dire que la glace ne retournera pas à sa condition originelle. Elle y retournera, mais le moment n’est pas encore arrivé. Par conséquent, l’eau va couler la première, la glace restera là où elle est, la substance reste là où elle se trouve, mais la vie, l’esprit, coule.
La libération de l’âme
Ce qui est nécessaire c’est de rendre l’esprit indépendant de la couverture mortelle, ne serait-ce même que pour un moment. Ce faisant la crainte de la mort disparaît naturellement parce que l’on commence à voir, ici sur terre, la condition de l’après-mort. C’est cette enveloppe physique qui a emprisonné, pour ainsi dire, l’âme au-dedans d’elle-même, et l’âme se retrouve en prison. Elle ne peut pas se voir. Ce qu’elle peut voir c’est l’enveloppe. Roumi l’explique de façon très belle dans un poème écrit sur le sommeil. C’est dans le sommeil que l’âme devient naturellement indépendante de son enveloppe mortelle. Ceux qui souffrent oublient leur souffrance quand ils sont dans les bras du sommeil. Les rois oublient leur couronne et leur trône. L’âme se trouve dans cette sphère qui lui est propre, puis elle revient à sa prison, reposée. Le désir permanent de l’âme est cette libération de cet emprisonnement.
Roumi commence son livre, le Masnavi, par cette lamentation de l’âme qui veut se libérer. Mais s’agit-il de libérer l’âme par la mort, par le suicide ? Non, les mystiques ne l’ont pas fait. Ce n’est pas nécessaire. C’est en jouant à la mort, comme je l’ai dit, que l’on arrive à la connaissance de la vie et de la mort, et c’est le secret de la vie qui libérera l’âme.
Sacrifier sa vie
Question : Quel est le sens caché des paroles de la Bible :
« L’homme n’a de grand amour qu’en abandonnant sa vie pour son ami ? »
Réponse : Qui sacrifie sa vie pour son prochain ? Celui dont la vie est devenue celle de son prochain. Il est ainsi plus grand. S’il sacrifie sa vie à son semblable, il continue de vivre parce que sa vie n’est plus à lui, la vie de son semblable est également sa vie.
Accomplir le but de notre vie
Question : Pourquoi la mort n’est-elle pas une chose désirable puisqu’on s’y débarrasse seulement d’un corps dense ?
Réponse : Mais ne peut-on pas changer ce corps dense en un corps léger ? Même la matière peut se changer en esprit. Si le sang divin commence à circuler dans les veines d’une personne, son corps n’est plus un corps lourd, il devient aussi léger que la vapeur. Il est lourd quand le poids de la terre est tombé sur lui, mais quand le poids de la terre est enlevé, il est plus léger que l’air.
« Mais – peut-on demander – la mort n’est-elle pas davantage la vie ? » C’est une autre phase de la vie. Le corps est un instrument complet. Pourquoi ne pas en tirer le meilleur part ? Pourquoi avancer la mort si l’on peut rester ici et faire quelque chose d’utile. Parfois on a envie de mourir parce que l’on ne sait pas ce que l’on a à faire ici. On ne connaît pas encore le but de la vie ; c’est ce qui donne envie de mourir.
Chaque moment dans la vie a sa mission, chaque moment dans la vie est une opportunité. Pourquoi laisser perdre cette opportunité ? Pourquoi ne pas occuper chaque moment de notre vie en vue de l’accomplissement de ce but pour lequel nous sommes ici ? Il s’agit de nous mobiliser pour tirer le meilleur parti de chaque moment de la vie. Cela même donnera un tel bonheur à l’homme qu’il ne voudra plus disparaître. Même si les anges de la mort venaient et le tiraient vers la mort, il dirait : « Laissez-moi rester un peu plus longtemps. Laissez-moi terminer ce que je voudrais achever. » Telle doit être l’attitude.
Chaque âge a sa beauté
Question : Si le désir de vivre est naturel, ne serait-il pas mieux de vivre et de prolonger la jeunesse du corps ?
Réponse : Il y a trois aspects que les Hindous ont personnifiés comme Brahma, Vishnu et Shiva ou Maheish – le Dieu Créateur, le Dieu-Nourricier et le Dieu-Destructeur. En retenant la jeunesse, il y a conflit entre le Dieu-Créateur et le Dieu-Destructeur, parce que le Dieu-Destructeur détruit ce que le Dieu-Créateur crée. Si en vous-même le Dieu-Créateur est plus fort, alors il gagnera une victoire sur le Dieu-Destructeur.
Quoi qu’il en soit il n’y a rien dans ce monde qui ne soit dépourvu de beauté. Si l’âme a reçu la bénédiction divine, elle aimera tous les aspects de la vie. La petite enfance est intéressante, l’enfance a sa beauté, la jeunesse a son esprit, la vieillesse a son savoir et sa dignité.
Il n’y a pas de note sur le piano qui n’ait sa partie à jouer dans la symphonie de la nature, que ce soit dans la septième octave du bas ou la septième octave du haut, que ce soit en dièse, en bémol ou en naturel, quelle qu’en soit la clé. Tout ce que la main harmonieuse touche devient harmonie, une symphonie. Nous sommes tous des notes devant le divin Musicien et, quand sa main bénie touchera quelque condition de notre vie, que ce soit enfance, jeunesse, vieillesse, la beauté se manifestera et ajoutera à la symphonie de la vie.
Le but de la vie – série de conférences donnée durant l’École d’été, Suresnes, 1924.
La première édition en anglais date de 1927, Londres.
Publié dans Philosophie – Le but de la vie – cahier n°7 – chapitre 2
