Une vision claire dépend d’un cœur pur

Pîr-o-Murshid Inayat Khan - Psychologie

Une vision nette dépend de la clarté du cœur qui est ouvert aux reflets. Djalal-ud-Din-Rumi, dans son Masnavi, commence par parler de la « qualité miroir » du cœur, et ajoute que cette qualité miroir disparaît parfois lorsqu’une sorte de rouille recouvre le cœur, et qu’en purifiant le cœur de cette rouille, on rend le miroir net, pour qu’il puisse recevoir les reflets.

Un jour, je questionnai mon murshid au sujet de la télépathie. Il me dit : « C’est un phénomène de projection et de réflexion. Si ton cœur est clair, il ne reste plus qu’à savoir comment le focaliser. C’est tout ce qu’il faut faire. Ton cœur est un miroir ; tout ce qui se trouve devant lui s’y reflètera ».

Il n’est donc pas surprenant qu’un voyant puisse voir l’âme de chaque personne aussi clairement qu’une lettre décachetée, car c’est le propre de la vision. Si la vision est parfaite, elle doit percevoir tout ce qui se présente à elle, elle ne peut faire autrement. Ce n’est pas que la vision ait le désir de voir : il est tout naturel que, si les yeux sont ouverts, tout ce qui se trouve devant eux soit reflété. Ainsi le voyant ne peut s’empêcher de voir l’âme d’un autre et de percevoir ses pensées et ses sentiments. S’il s’efforçait de le faire, ce ne serait pas bien.

Le cœur est la chambre secrète de l’âme. Personne ne doit faire intrusion dans l’intimité d’un autre, personne n’a le droit d’essayer de découvrir ses pensées et sentiments. Mais de même que les yeux ne peuvent s’empêcher de voir ce qui est devant eux, de même le cœur, dès qu’il est purifié et débarrassé de sa rouille, voit comme le font les yeux.

Le miroir du cœur

Mais les yeux ne voient que jusqu’à une certaine distance, pas au-delà. Devant les yeux se trouve un certain espace. Devant le cœur se présente le cœur humain, avec une toute autre dimension. Alors que les yeux voient la surface, le cœur voit la profondeur. Ne croyez donc pas que le regard d’un vrai mystique ne pénètre pas dans la vie d’une personne, ou qu’il y ait un certain aspect d’elle-même qu’il ne saurait voir. Il voit tout, à condition que son cœur soit pur.

Demandons-nous maintenant ce qu’est la rouille, de quoi est-elle faite ? La rouille est faite de la densité produite par le mental même, elle ne vient pas de l’extérieur. C’est cette partie dense du mental qui provient de la surface et le recouvre, obscurcissant en même temps son caractère « miroir ». Le cœur se couvre par le doute, la crainte, le découragement, et par toute agitation qui perturbe le rythme de son fonctionnement.

Comme la santé du corps dépend de sa note et de son rythme, ainsi la santé du cœur dépend du maintien de sa note et de la régularité de son rythme. Un homme peut être vertueux dans ses actes, pur dans ses pensées, bon dans ses sentiments, mais s’il a des hauts et des bas, le bon rythme n’est pas maintenu. Il ne peut alors percevoir les reflets avec netteté, car si son « miroir » est clair, mais que son mental bouge continuellement, la réflexion est brouillée. On ne peut y voir un reflet net.

Expérimenter notre propre cœur

Sachant tout ceci, nous commençons à comprendre à quel point cette personnalité humaine est un instrument merveilleux pour percevoir la vie et l’expérimenter pleinement. S’il existait un miroir, vendu un million de dollars, permettant de montrer l’état des pensées et des sentiments de chaque individu, il y aurait une grande demande. Celui qui posséderait un tel miroir recevrait sûrement de nombreuses commandes, même pour le prix d’un million de dollars ! Et voilà que l’homme le possède, et n’en a pas conscience. Il n’y croit pas, et c’est pourquoi il n’y fait pas attention. Comme il n’y croit pas, il aimerait encore mieux faire la dépense d’acheter ce miroir que d’essayer de cultiver une qualité à laquelle il ne croit pas.

Comme l’homme n’y croit pas, il ne croit pas en lui-même, et comme il ne croit pas en lui-même, il ne croit pas en Dieu. Sa croyance est le plus souvent superficielle. Nombreux sont ceux qui croient en Dieu sans savoir cependant s’Il existe réellement. Ils croient seulement, parce que d’autres croient en Dieu. Ils n’en ont pas la preuve et, toute leur vie, ils vivent sans avoir une preuve à l’appui de leur croyance en Dieu. Or, il n’y a qu’une seule façon d’avoir la preuve de l’existence de Dieu : c’est de se connaître soi-même. C’est-à-dire de faire l’expérience des phénomènes qui sont en nous ; et le phénomène le plus considérable que nous puissions expérimenter est notre propre cœur.

L’étude de la vie extérieure

Peut-il alors exister quelque chose de plus intéressant dans la vie que de penser que vous pourriez être vous-même un instrument pour connaître tout de la personne qui est devant vous : sa nature, son caractère, son état, son passé, présent et avenir, sa faiblesse et ses points forts ? Rien au monde ne serait plus intéressant, n’aurait plus de prix, que d’arriver à ce stade, et d’en faire l’expérience. Ce serait plus précieux que richesses, santé, situation, ou quoi que ce soit au monde. Cela peut s’atteindre sans faire de frais, sans même travailler durement comme le fait l’homme pour gagner sa vie. En songeant à cela, nous avons le sentiment que l’homme est assoiffé, tout en se tenant à côté d’un ruisseau. Ce dont il a soif est en lui-même, et ce qui l’en tient éloigné est son manque de foi en lui-même, en la Vérité, en Dieu.

Les gens s’efforcent d’étudier la vie extérieure. Pour ce genre d’étude, la vue est primordiale. Cette vue extérieure peut nous montrer la surface des choses.

C’est la vision intérieure qui est la vision de l’âme. La science, telle que nous la connaissons, est bâtie sur l’étude de ce qui est visible, de ce qui est à la surface. Par conséquent, cette étude est incomplète. Nous pouvons la compléter par la vision du dedans des choses, car le point de départ de la science peut être considéré comme le résultat de l’intuition.

La faculté d’intuition

Les médecins des temps anciens suivaient les animaux sauvages, tels que les ours, qui cherchent les différentes herbes dont ils ont besoin pour guérir leurs maladies, et qu’ils connaissent grâce à leur intuition. Des médecins vivaient dans la solitude une vie de méditation, une vie de pureté. Cela leur procurait de l’inspiration, et grâce à cette inspiration, ils savaient que donner pour guérir les diverses maladies. Notre science actuelle puise dans leurs connaissances, qu’alors ils ne nommaient pas « science ». C’est l’héritage de ces anciens que nous appelons « science », mais son point de départ était l’intuition. Chaque fois qu’un homme de science découvre aujourd’hui quelque chose de nouveau, de merveilleux, il ne le doit pas autant aux études expérimentales qu’à l’intuition.

S’il en est ainsi, il faut développer la faculté d’intuition, le cœur doit être clarifié. Alors, même s’il ne s’agit pas d’une personne spirituelle, mais d’un homme de science, cela fera de lui un homme complet, et il pourra tirer pleinement avantage de ses études et de sa vie.

Pîr-o-Murshid Inayat Khan - Psychologie

Clarifier le cœur

Question : Est-ce par amour du prochain que l’on peut clarifier le cœur et par la contemplation ou l’amour de Dieu qu’on peut le concentrer ? ?

Réponse : L’amour est la qualité originelle du cœur. On n’a pas besoin d’aimer afin de cultiver son cœur : le cœur est déjà plein d’amour. L’amour est quelque chose que l’on ne peut apprendre, on ne peut s’y obliger. L’amour doit naître de lui-même, et il le fait quand le cœur est dans son état naturel. Et l’amour ne peut être ni enseigné, ni acquis ; il croît d’une façon naturelle.

Comment rendre le cœur clair ? Il faut le clarifier de toutes les impressions, bonnes ou mauvaises. Il faut tout effacer du cœur par la contemplation. C’est ainsi que l’on rend le cœur clair. C’est pourquoi le dhikr est enseigné.

Question : Est-ce que le cœur est la même chose que l’âme ?

Réponse : Non. Le cœur est le cœur, l’âme est l’âme. L’âme ne peut se rouiller. Elle est toujours pure de toute rouille.

Question : Parfois par bonté, le miroir du cœur est troublé par le fait de travailler pour les autres et de les aider.

Réponse : Nous devons aider, mais nous devons d’abord nous aider nous-mêmes. Si nous ne sommes pas calmes et que nous disons : « Je vais calmer une autre personne », au lieu de la calmer, nous la dérangerons. Nous devons d’abord devenir silencieux pour pouvoir calmer l’autre. En outre, si nous n’avons pas gagné et acquis les moyens d’aider les autres, avec toute notre gentillesse et notre bonne volonté, nous ne pourrons pas les aider. Il faut donc d’abord gagner et acquérir ce qui est nécessaire, puis le partager avec les autres.

La voyance

Question : Si un voyant peut voir l’avenir d’une autre personne, peut-il aussi voir son propre avenir ?

Réponse : Certainement. Il s’agit seulement de tourner cet instrument vers soi-même au lieu de le tourner vers une autre personne. Lorsqu’une personne apprend cela et le comprend, elle s’élève au-dessus de toutes les choses telles que la chiromancie, l’horoscope, la lecture des cristaux ou quoi que ce soit d’autre. Cela ne signifie pas qu’il pense que ces choses ne sont d’aucune utilité. Il dit que ceux pour qui elles sont utiles peuvent les utiliser, mais que pour lui, elles ne sont d’aucune utilité.

La modification du destin

Question : L’avenir est-il fixé pour toujours ?

Réponse : Oui, il est programmé. Mais ce principe ne doit pas être considéré comme un obstacle à l’action, car l’action propre contre les choses que l’on ne souhaite pas dans sa vie inclut ce futur réglé. En outre, ce destin ou le chemin emprunté pour y parvenir peut être modifié, mais le résultat ne peut pas l’être. La profondeur reste la même, la surface change ; les grandes lignes restent les mêmes, les détails changent. Par exemple, un grand guérisseur s’est rendu auprès d’une personne malade et a utilisé tout son pouvoir pour la guérir. Mais il est possible que cette personne n’ait pas été destinée à être guérie. Elle n’a pas répondu à ce guérisseur. Il y avait quelque chose qui l’empêchait d’avancer et il ne pouvait donc pas accomplir ce qu’il voulait.

J’ai vécu une expérience extraordinaire avec une personne qui m’a dit : « Chaque fois que je suis appelée pour obtenir un poste pour gagner ma vie, on me le refuse. Pouvez-vous faire quelque chose pour éviter ce malheur ? ».

J’ai répondu : « Oui, certainement. La prochaine fois, vous obtiendrez ce poste, sûrement et certainement. Vous n’avez qu’une chose à faire : chaque jour, vous ferez vos exercices pendant une certaine durée. » Il est allé faire ses exercices peut-être pendant quatre ou cinq jours, et alors qu’il restait trois jours avant d’être rappelé, il dormait pendant ses exercices. Il n’avait pas envie de les faire. L’occasion était perdue. Il est venu me voir et m’a dit : « Je n’ai perdu que deux jours. Je n’ai pas pu les faire parce que j’ai dormi. »

Faire le travail fait également partie du destin

Suite à un nouvel appel j’ai dit : « Maintenant, faites-les ». Il l’a fait pendant un certain temps, puis il a attrapé froid et ne l’a pas fait. Il s’est rendu à son rendez-vous, mais on l’a refusé. J’ai demandé : « Avez-vous continué vos pratiques ? » Il m’a répondu : « Non, j’ai pris froid. » Une troisième fois, il est venu me voir et m’a dit : « Maintenant, je vais les faire, même si on m’emmène dans ma tombe. » Il a continué malgré le froid et la tombe. Il a continué, et il a fini par réussir.

Est-ce parce qu’il était prévu que cela ne devait pas être fait à ce moment-là, mais à un autre moment ? Ou est-ce à cause de ses pratiques ? Les deux suppositions sont tout aussi vraies l’une que l’autre. Il était prévu qu’il change d’attitude mentale pour obtenir le poste. Il était également prévu qu’il l’obtienne après de nombreux échecs. S’il n’avait pas fait ses exercices, il ne l’aurait pas obtenu. Cela ne se serait pas produit. Il était prévu qu’il vienne me voir et que je lui dise de s’entraîner, et qu’après avoir échoué deux fois, il l’obtienne une troisième fois. Mais si le destin est fixé, pourquoi devons-nous faire le travail ? Faire le travail fait également partie du destin. Il doit être inclus dans le destin. Mais si je ne travaillais pas, que se passerait-il ? Cela aussi fait partie du destin.


Le palais des miroirs – série de conférences donnée durant l’École d’été, Suresnes, 1924.
La première édition en anglais date de 1935 Deventer.

Publié dans Psychologie – L’aire du mental – Le palais des miroirscahier n°6 – chapitre 7