La vision de l’homme et la vision de Dieu

Par « des hommes », nous comprenons des individus, mais en ce qui concerne Dieu, chaque personne a sa compréhension à elle. Pour l’une, Dieu signifie l’Abstrait, pour d’autres Dieu veut dire un Dieu personnel, et la vision d’une autre est qu’il n’y a pas de Dieu.

En cet âge de matérialisme, un matérialisme qui va croissant, l’idéal s’est tellement obscurci, qu’on ne peut plus trouver sa lumière comme dans aucune des périodes précédentes de l’histoire. Dans le passé, les gens avaient des guerres et des batailles, ils tuaient et pillaient et de bien des manières montraient une nature primitive, mais quand on en venait à l’idéal, à Dieu, ils ne Le mettaient pas en question, ils y croyaient.

L’idée de Dieu

Aujourd’hui, bien des mises en question surgissent dès qu’on mentionne l’idée de Dieu. Parmi les nations soi-disant civilisées, il y en a où le mot « Dieu » est effacé des manuels, pour que le nom de Dieu ne soit mentionné dans aucune école. Ceux qui ont été éduqués dans ces écoles, ont grandi avec l’idée qu’il n’y a pas de Dieu. Quand une idée qu’il doit y avoir quelque chose se manifeste à l’esprit des gens, ou même quand la conviction leur vient à l’esprit qu’il doit y avoir un Dieu, ils l’appellent dans leur langage banal « les pouvoirs », « les pouvoirs plus élevés », ou « les dieux », mettant au pluriel ce qui est singulier, amenant ce qui est de la nature la plus élevée de l’humanité, dans la variété.

Beaucoup d’autres, après avoir été éduqués dans les sciences ou la littérature, pensent qu’il n’est pas intelligent de croire en Dieu ou d’employer le mot Dieu. « C’est utilisé par tant de gens primitifs et sans éducation – pensent-ils – qui sont dépourvus d’intelligence. Nous devons oublier le terme d’idéal de Dieu », ou peut-être l’appellent-ils d’un autre nom. Et ainsi, une voie qui a été tracée depuis des milliers d’années par de grands maîtres, a été barrée par l’orgueil de l’homme.

Le désir de nouveauté

L’autre jour, je faisais des conférences quelque part en Europe et après une série de conférences un homme vint me voir et dit : « Toutes vos conférences m’émeuvent beaucoup. Je pense que chaque terme en est vrai, et je serais très heureux de suivre votre direction, mais à une condition : que vous n’employiez pas le nom de Dieu. Car un homme comme vous, qui pouvez toucher la profondeur de la vie, un homme de hauts principes et d’idéaux élevés, vous n’avez pas besoin de ce vieux nom que connaît chaque retardé mental et auquel il croit. Nous construisons une nouvelle vie aujourd’hui, nous regardons tout cela d’une manière différente »

« Nouveau ? – ai-je dit – Il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Ce qui est nouveau l’est dans votre conception. C’est nouveau pour vous, parce que vous ne le connaissiez pas auparavant. Si c’est nouveau pour vous, pour quelqu’un d’autre ce n’est pas nouveau ».

Scientifiques et mystiques

Un scientifique matérialiste trouve aujourd’hui une chose et dit : « Voici une nouvelle découverte ». Un autre dit : « Non, ce n’est pas vrai ; voici une autre découverte ». Et ainsi cela va. Tous les dix, vingt ou cinquante ans, il y a une nouvelle découverte. Un scientifique ne pense pas ce qu’un autre pense. Parfois, ils appartiennent à la même école et pourtant chacun a sa propre idée qui ne correspond pas à celle de l’autre. Quand nous en venons aux mystiques et aux penseurs qui ont considéré la vie d’un point de vue spirituel, ils sont tous d’accord, qu’ils soient yogis, soufis, hindous, chrétiens, peu importe lequel. Chaque fois qu’ils arrivent à un certain degré de compréhension, ils tombent d’accord, ils ont tous la même expérience, ils ont tous la même réalisation, à laquelle ils viennent tous, en dépit de toutes les différences.

Quant aux dogmes des religions Bouddhiste, Hindouiste, Musulmane, Juive et Chrétienne, les différences résident dans la forme. Ceux qui en regardent la surface voient les différences, mais celui qui voit plus au fond qu’à la surface, voit une seule et même vérité cachée derrière toutes les religions différentes. Elles furent données à des époques différentes par différents maîtres, de sorte que leur expression est naturellement différente, mais quand on en vient à l’essence, elle est unique et la même. Ceux qui sont évolués spirituellement, arrivent à la conclusion qu’elles ne diffèrent pas dans leur croyance.

La croyance est comme un escalier

Il est certain que l’on doit comprendre le sens réel de la croyance. Bien souvent, c’est la croyance qui empêche l’homme d’aller vers la recherche spirituelle, mais le plus souvent c’est la croyance qui aide l’homme à avancer. La croyance est comme un escalier. Chaque marche vous fait monter, mais si vous vous arrêtez sur une certaine marche de cet escalier, vous ne progresserez pas. La croyance peut clouer les pieds sur terre et les faire rester là où restent des millions de croyants en Dieu. Ainsi, y a-t-il beaucoup d’êtres simples qui ne reçoivent pas l’entier bénéfice de la croyance. Mais cela ne signifie pas que la croyance n’ait pas sa place. Cela signifie seulement qu’ils ne comprennent pas le sens réel de la croyance. Ce qu’ils comprennent, c’est qu’il faut rester sur une certaine marche de l’escalier.

A mesure qu’une personne évolue, sa croyance évolue jusqu’à ce qu’elle arrive à un degré de croyance où elle s’harmonise avec toutes les croyances différentes. Elle n’est contre aucune croyance, elle n’est pas clouée quelque part, elle est au-dessus de toutes les différentes croyances. Très souvent quelqu’un dit : « Je ne comprends pas ce que c’est que Dieu. Pouvez-vous m’expliquer Dieu ? » Si on devait expliquer Dieu, Il n’aurait pas été Dieu. Expliquer Dieu est détrôner Dieu.

La centralisation de la lumière

Et puis, la question de Dieu étant mise à part, tout ce qui est fin et subtil, la gratitude, l’amour, la dévotion, pouvez-vous l’expliquer en paroles ? Combien peut-on en expliquer ? Les mots sont trop petits pour expliquer de grands sentiments. Comment Dieu peut-II être expliqué en paroles ? Néanmoins, dans le langage de la métaphysique, l’Absolu est l’Esprit omniscient, l’essence de l’Intelligence ou l’Intelligence Elle-même dans sa condition originelle.

En Orient, on l’appelle Nur, qui veut dire « lumière, luminosité ». La nature de la luminosité est de se centraliser, et c’est la centralisation de la luminosité qui illumine. En l’exprimant physiquement on peut dire que le soleil est la centralisation de la luminosité toute pénétrante. C’est pourquoi le soleil que nous pouvons désigner est seulement la centralisation de cette lumière. En réalité, le soleil est tout. Sous forme de lumière c’est le soleil, et le soleil n’est pas seulement dans ce centre, mais dans nos maisons et en dehors de nos maisons, de nos fenêtres, où que ce soit qu’atteigne la lumière, c’est le soleil. Seulement, sa manifestation est indirecte, mais c’est entièrement le soleil.

L’intelligence toute-pénétrante, quand nous la considérons comme l’intelligence centralisée, nous l’appelons Dieu, parce que c’est le fait d’être centralisée qui est le premier point. A partir de ce point, la manifestation commence. Pour se manifester, elle doit d’abord être centralisée. C’est ce qui en fait une entité que les sages ont appelée Dieu. Mais cela n’en fait pas un être séparé de la manifestation, tout comme le soleil ne peut pas être un être séparé de sa lumière. La lumière est autant le soleil, que l’est le soleil que nous remarquons devant nous. Ainsi, la manifestation est Dieu, tout comme Dieu est l’origine et la source de la manifestation.

Les rayons du soleil

Quand nous étudions le soleil, il y a le soleil et il y a les rayons. Dans les rayons, le soleil se manifeste dans la variété. Mais que sont les rayons ? Ils sont le soleil. Il s’agit seulement d’une action du soleil après que la lumière soit centralisée. La première action est de se projeter, cela se manifeste sous forme de rayons variés. Et si je devais expliquer ce que nous, les êtres humains, nous sommes et ce que Dieu est, je dirais : notre relation avec Dieu est la même que celle des rayons avec le soleil. Chaque âme est un rayon du soleil qui est Dieu.

Mais on pourrait demander : « Quelle partie de notre être est le rayon ? Est-ce notre corps, notre mental, notre âme ? »

Je répondrai que c’est notre âme qui est le rayon. Quelle que soit la sphère que ce rayon touche, sa nature est d’attirer de cette sphère un vêtement pour s’en couvrir et pour faire sa vie dans cette sphère particulière. Ainsi, pour faire sa vie sur le plan physique, l’âme emprunte un vêtement et se recouvre de ce vêtement. C’est ce vêtement que nous appelons notre corps physique, une argile qui a été pétrie depuis des âges pour faire le corps de l’homme. Une argile qui a une fois été un rocher, qui s’est une fois manifestée comme l’arbre ; comme le règne végétal. L’argile qui est une fois apparue comme animaux et oiseaux. Cette même argile sous sa forme achevée a donné à l’âme de l’homme un vêtement qu’il appelle son corps.

L’origine

C’est par cette croyance que le mystique diffère du scientifique, mais non pas dans la compréhension du processus. Le scientifique croit au même processus qui veut que de la terre dense, le minéral et le végétal se soient graduellement développés. La biologie est basée sur ce principe. Le mystique n’attribue pas l’origine du corps que l’âme prend pour son usage à ce vêtement seul, mais aussi à cet esprit qui prend sur lui ce vêtement, qui n’appartient pas à cette terre dense, mais qui appartient à Dieu. C’est le rayon du soleil, et est-ce que le rayon est séparé du soleil ? Jamais ; ainsi l’homme n’est pas séparé de Dieu. On voit seulement dans ce monde matériel que l’on vit sur la nourriture que l’on mange, que l’on a besoin d’air et d’eau. On ne voit pas d’autre origine à sa vie.

Mais en réalité, toutes ces choses qui sont la subsistance du corps de l’homme, nourrissent seulement le vêtement qui est terrestre. La nourriture réelle de l’homme est différente. Elle appartient à cette source d’où il est venu et à laquelle il est attaché. C’est de là qu’à chaque moment de sa vie l’homme tire toute force, vie et illumination. Le nom convenable pour Dieu est par conséquent, Origine. Quand l’homme néglige la connaissance du moi et de Dieu, il connaît seulement le vêtement qu’il possède, il ne se connaît pas lui-même. Quelles que soient ses connaissances et sa qualification, elles appartiennent entièrement au vêtement qu’il porte, et c’est dans la compréhension de l’esprit et de l’âme, que l’homme acquiert réellement la connaissance du moi et de Dieu.

Les vêtements de l’âme

La question suivante peut se poser : ce vêtement, le vêtement physique, est-il le seul que porte l’âme ? Non pas ; afin de venir à ce plan de la terre, le rayon, l’âme, doit passer par différentes sphères. La première sphère peut être appelée la sphère angélique, la suivante la sphère des génies. On pourrait dire : « Si j’ai reçu aussi le vêtement de ces autres sphères, je n’en vois rien ». Mais on peut le voir si l’on examine avec soin la nature humaine. Manger, boire, dormir, toutes ces facultés viennent de ce monde physique. Mais il y a d’autres facultés : l’appréciation de la poésie, l’amour de la musique, la tendance à inventer des choses étonnantes, toutes les recherches et phénomènes intellectuels viennent du monde des génies.

Dans les livres anciens il est question des djinns. Cette sphère des génies est appelé la sphère des djinns. Les poètes, les penseurs montrent le vêtement de cette sphère dans leur travail, le travail qu’ils font dans le monde physique. Ce vêtement est caché, mais où ? Il est devenu leur mental. Le mental, par conséquent, est le vêtement intérieur, le corps, le vêtement extérieur qui le recouvre. Le mental est le vêtement que l’homme a amené de la sphère du génie.

La sphère angélique

Même avant celui-ci nous avions un vêtement qui vient de la sphère angélique. En montrons-nous quelque signe ? Oui, la nature aimante dans l’homme, la dévotion, une nature idéaliste, l’innocence, toutes ces qualités réunies à l’amour de la beauté appartiennent à la sphère des anges, à la sphère angélique. L’innocence va toujours avec une nature aimante. Une personne qui est très aimante est très innocente. Une personne qui est très habile, très rusée, est moins aimante. Par le fait même qu’elle est très rusée, elle n’a pas d’amour, il est enterré sous la ruse. Je ne veux pas dire que l’innocence soit la qualité la plus valable. Toute qualité est valable à sa propre place. Néanmoins, l’innocence est une qualité angélique.

Les grands prophètes, les saints, les sages, ceux qui ont pansé les plaies de l’humanité, ont été des gens très innocents. L’innocence est la preuve de la spiritualité. Aussi habile que soit une personne, sans innocence elle ne peut pas être spirituelle. La spiritualité produit l’innocence.

Le vêtement que l’homme a amené des sphères angéliques se montre sous forme d’amour désintéressé, de dévotion, d’idéal élevé, d’attitude d’adoration, d’amour de la beauté. Chaque petit enfant, depuis le moment où il ouvre les yeux, montre comme sa première tendance l’amour de la beauté. Les belles couleurs, les belles choses, tout l’attire. Peut-être ne voit-il pas la beauté comme nous la voyons, parce que le sens que nous en avons est gâté par l’expérience et les idées. Mais le petit enfant vient avec un sens naturel de la beauté. Ce qui est naturellement beau frappe l’enfant et il l’aime.

La captivité de l’âme

Roumi dit dans son grand livre du Masnavi que la raison pour laquelle un enfant crie dès qu’il est né sur la terre, est qu’il prend conscience de son exil des sphères plus élevées. Parce qu’il se trouve dans une sphère différente, dans un monde différent, il est malheureux. L’âme semble captive dans ce corps mortel.

Il y a une belle histoire orientale qui explique en symbole l’idée de la captivité de l’âme dans le corps. Il y est dit que Dieu fit une statue d’argile du premier homme, et qu’Il demanda à l’âme d’y entrer. L’âme refusa, disant : « Seigneur, je ne cherche pas l’emprisonnement dans ce corps physique! » Alors Dieu demanda aux anges de chanter et de danser. En entendant le chant et par le rythme de la danse, l’âme entra en extase, et dans cette condition elle pénétra dans le corps.

Roumi dit aussi que la raison pour laquelle chaque âme désire toujours chercher quelque chose est qu’elle est une exilée, une captive dans ce corps physique, qu’elle a pour un moment considéré comme elle-même, avec lequel elle s’est identifiée, mais qui n’est pas elle-même ; c’est seulement un vêtement. Parce qu’elle s’est identifiée avec ce vêtement elle est malheureuse, elle a perdu cette liberté qui lui appartenait, qui était sienne.

La vision de l’homme

Maintenant, quant à la vision de l’homme : la vision de l’homme est petite, elle est étroite à cause de sa limitation dans ce corps physique. En d’autres termes, les yeux ne peuvent pas voir plus loin que le mental ne le peut, et le mental ne peut pas voir plus loin que l’âme ne le peut. Parce que l’âme est dépendante du mental, la vision se trouve limitée, et parce que le mental est habitué à faire son expérience par le corps, la vision du mental est limitée. C’est la vision de l’Etre Parfait qui par cette captivité est devenue individuelle. En d’autres termes, l’individuel signifie l’expérience limitée de l’âme.

Que l’homme le sache ou non, qu’il le croie ou ne le croie pas, il vient un temps où il trouve que rien ne lui plaît. Il peut avoir pensé qu’il était malheureux parce qu’il n’avait pas d’argent ou n’avait pas de confort, que s’il avait un foyer heureux, que tout soit agréable, avec un environnement qui lui convienne, tout irait bien pour lui. Mais si cela arrive, il est quand même insatisfait. Cette insatisfaction est dans la profondeur de l’être humain. Les raisons extérieures peuvent satisfaire pour un moment, mais il y a cette nostalgie intérieure à cause du manque de liberté. L’âme, captive dans le mental et le corps, ne peut pas s’exprimer pleinement, ne peut pas faire pleinement l’expérience de la vie, parce qu’elle s’est habituée à s’identifier avec son vêtement, ignorant son être.

Qu’est-ce que la réalisation spirituelle ? La réalisation spirituelle est la découverte du secret en débarrassant l’âme de ces vêtements.

La vision de Dieu

Personne ne peut dire comment Dieu regarde le monde, comment Dieu voit la vie. Pourtant, il y a des âmes qui atteignent à la sagesse divine. En d’autres termes, leur vision devient la vision de Dieu. En termes Soufis, on appelle cela Akhlak Allah, ce qui veut dire « la manière de Dieu ». Quand l’homme a atteint le stade de réalisation spirituelle où il a obtenu la vision qui est celle de Dieu, alors sa manière devient la manière de Dieu.

Le degré d’évolution de l’homme détermine sa vision sur la vie ; plus large est sa vision, plus haut il se tient. Cependant, telle que la vie est maintenant, nous voyons que les gens se soucient peu de distinguer ce qu’ils sont. Dans ce monde moderne, le degré de la compréhension humaine semble être devenu de plus en plus petit. Pourquoi en est-il ainsi ? A cause du manque de progrès individuel. Comme l’homme est occupé à la production de masse, la tendance générale est de mettre tout le monde sur le même niveau de compréhension. Les gens lisent tous les mêmes journaux, comme s’ils avaient peur qu’on puisse avoir une idée nouvelle. De sorte qu’ils restent tous au même diapason, et si quelqu’un a la tendance à aller de l’avant, on le considère comme un être rêveur, risible, étrange.

Il n’existe aucun encouragement pour le développement individuel et par conséquent, la société garde le progrès de l’ensemble à l’intérieur d’une certaine limite et ne lui permet pas de progresser davantage.

L’idéal divin

Maintenant, surgit cette question : si Dieu est absolu à quoi cela sert-il de prier un Dieu quelconque sous l’aspect d’un Roi, ou d’un Juge, ou d’un Créateur ou d’un Être supérieur et d’y croire ? Pourquoi faire ? C’est très facile de lire, dans un livre concernant la croyance, que c’est l’Absolu qui est Dieu, que c’est de l’abstrait. Cela veut dire rien ni personne, ou tout et toutes choses. Oui, cette idée est vraie, mais cette idée est trop grande pour le mental.

Le mental veut comprendre. Le cerveau ne peut pas la comprendre, ne peut pas s’en rendre compte. Bien des intellectuels perdent leur chemin en lisant dans des livres que Dieu est abstrait. Cela ne veut rien dire pour eux, parce qu’ils n’en sont pas arrivés à ce point d’évolution où ils peuvent assimiler une telle idée. Avant d’arriver à ce stade, ils ont avalé une pilule qu’ils ne peuvent pas digérer. Par-dessus le marché, il vient des gens avec des idées et des manières de penser nouvelles et ils donnent le même genre de leçon. Ils disent : « Vous êtes Dieu, je suis Dieu ». De cette manière, leur insolence devient de plus en plus grande.

Le haut idéal de Dieu, l’idéal qui a élevé des chercheurs de toutes les époques, est en train de se perdre. Ceux qui sont arrivés à une conclusion, qui sont arrivés à la réalisation ne disent pas de telles choses concernant l’idéal de Dieu. Ils le réalisent dans leur cœur et se taisent. Mais ceux qui ont seulement une idée de Dieu dans leur tête, en parlent et s’en occupent. Ils ne s’occupent pas de l’idéal, et où vont-ils ? Ils ne vont nulle part.

Il y a un dicton :

Si vous n’avez pas de Dieu, faites un Dieu.

Moïse et le berger

Une histoire de Moïse raconte qu’il passait dans les champs quand il entendit un jeune berger qui disait à Dieu : « Depuis que j’ai entendu ton nom, Dieu, j’ai ressenti tant d’amour et de dévotion ! Je me languis de te voir une seule fois. Si je te voyais, si je te trouvais un jour dans ma vie, je te couvrirais d’une chaude couverture et je te garderais des animaux féroces de la forêt. Dans l’étang je te donnerais un bain. Je te nourrirais, je prendrais soin de toi et ferais tout mon possible pour t’être agréable et te rendre heureux ».

Le prophète l’entendit et dit : « Comme tu es bête, mon garçon, de penser que tu protégeras Dieu des bêtes sauvages, Dieu, le Créateur de la manifestation entière ; que tu nourriras Dieu, qui est la source de la nourriture de tous, le soutien de tous ». Le garçon fut horrifié, il trembla, car il ne savait plus que penser. Il n’était pas assez vieux pour comprendre le langage du prophète. Maintenant, il ne savait plus où trouver Dieu. Quelques pas plus loin, une voix vint du dedans : « O prophète, Nous t’avons envoyé sur cette terre pour amener à Nous nos amis, non pas pour les séparer de Nous. Notre ami n’était pas séparé, il Nous adorait à sa propre manière et ainsi font tous Nos adorateurs ».

Construire sa propre croyance

L’homme ne peut concevoir une certaine idée que de la manière dans laquelle il est habitué à penser. Par exemple, si vous parlez de fées, personne ne pensera à elles comme à des arbres ou à des plantes, mais comme à des êtres humains. Si on demande à un artiste de peindre l’image d’un ange, il le peindra sous la forme d’un être humain. Il y mettra deux ailes, mais son idée est de le représenter comme un être humain. Il le concevra sous la même forme que celle à laquelle il est habitué, qui lui est chère et qui est proche de sa mentalité.

Naturellement chacun conçoit différemment l’idée de Dieu. L’un conçoit Dieu comme Juge : il ne voit pas de justice dans le monde, il la voit en Dieu. Un autre conçoit Dieu comme le Créateur : l’homme se connaît comme un créateur, ainsi pense-t-il à Dieu comme au Créateur parfait. Il est naturel que l’homme fasse de Dieu le meilleur, pense que Dieu est le meilleur. En réalité, par conséquent, que les gens appartiennent à la même religion ou non, à la même nation ou pas, chaque personne a son propre Dieu, sa propre manière de regarder Dieu.

C’est le premier pas dans le chemin spirituel, c’est la première façon de procéder, que d’avoir sa propre croyance. Il n’est pas juste de dire : « Croyez en mon Dieu ». Peut-être qu’une autre personne n’est pas capable de croire la même chose. Il croit à sa propre manière ; alors laissons-le croire à sa manière. Après tout c’est une première croyance en Dieu. C’est seulement un vêtement. Ce vêtement est fait par notre propre idée.

L’idéalisation

Afin d’éveiller cette tendance à imaginer, à idéaliser, à adorer, les sages des anciens temps dirent à ceux qui n’étaient pas capables d’imagination : « Voici une statue de Dieu ». Ceux qui firent usage de ces statues, les Chinois, les Grecs, les Hindous étaient-ils dans l’erreur ? Non pas ; si quelqu’un croit qu’il y a autant de dieux qu’il y a de personnes dans le monde, c’est vrai aussi. Le Dieu de chaque personne est comme elle le voit. A l’arrière-plan il y a Dieu, l’unique et même Dieu de tous. C’est de cette manière que tout le monde avance. Avant tout il y a la conception, d’abord il y a l’imagination. Quand une personne avait besoin d’utiliser l’imagination de quelqu’un d’autre, les sages disaient : « Prenez cette petite image que je vais vous donner. Voilà votre Dieu », car ils voyaient que cette personne n’avait pas d’imagination.

Il est pitoyable de voir que ce n’est pas seulement les gens du passé qui étaient dépourvus d’imagination. Aujourd’hui, l’imagination est encore moindre. L’homme est devenu une machine. Du matin jusqu’au soir il trime, il a très peu de temps pour imaginer. S’il l’avait, ce serait un autre être.

Les gens de l’ancien temps, s’ils faisaient une découverte scientifique, celle d’un merveilleux secret de la nature, ne la donnaient pas sous forme de simple compte rendu, ils l’exprimaient dans le domaine de la poésie, sous forme de musique, dans des images symboliques, de sorte qu’une personne pouvait y penser, la pénétrer et la comprendre, de sorte que son âme pouvait en être touchée et s’ouvrir grâce à la subtilité de l’art. Les grandes Ecritures du passé sont sous forme de poésie, de musique ; jamais sous une forme crue.

La vérité

Aujourd’hui, un homme vient demander : « Voulez-vous me dire ce qu’est la vérité ? Je veux la vérité en paroles claires ». Mais la vérité n’a jamais été dite en paroles claires. D’ailleurs ce qu’on peut dire en paroles, ne peut pas être la vérité. On doit distinguer la vérité des faits. Quand on en vient à la vérité, les mots ne peuvent pas l’expliquer. C’est quelque chose que l’on doit réaliser, que l’on doit découvrir. Parfois, quand je rencontre ceux qui veulent une vérité tangible, j’ai envie d’écrire sur un morceau de pierre : VERITE et de dire : « Tenez-la ferme. Voilà la vérité tangible ».

Oublier la fausse conception de soi-même

Maintenant, venons-en à la question de savoir comment tirer bénéfice de la croyance en Dieu, comment on acquiert la connaissance de Dieu, et si la croyance est suffisante. Les milliers et les millions de gens qui croient en Dieu, progressent-ils tous et sont-ils heureux ? Il n’en est pas ainsi. La croyance est le premier pas, mais le second pas est de connaître la relation qui existe entre Dieu et l’âme. Pour comprendre celle-ci, on doit pouvoir se concentrer, contempler, méditer pour oublier la fausse identité que l’on a conçue dans son mental depuis le temps où l’on est né sur terre.

Toutes les méthodes différentes que les sages et les voyants ont données à l’humanité aident à oublier la fausse conception que l’on a de soi-même. Et la meilleure méthode adoptée pour découvrir la vérité est la connaissance de Dieu, est d’en faire l’usage convenable dans les prières que l’on dit, dans sa concentration et ses pratiques. De sa concentration et de sa méditation on tire bénéfice grâce à l’idéal de Dieu et l’on arrive à la réalisation de soi qui est l’accomplissement du but de la vie.


San-Francisco, 18 février 1926

Publié dans Philosophie – cahier 6 – chapitre 17