L’éducation de l’enfant et de l’adolescent

Pîr-o-Murshid Inayat Khan envisage l’éducation en mettant en avant le fruit de l’expérience des aînés dont on ne doit pas priver la jeunesse. Car cette expérience permet de donner dès l’abord une direction à un être pour qu’il puisse suivre sans dévier son chemin dans la vie et qu’il puisse arriver au but qu’il désire toucher.

Les cinq objectifs

Puis il considère que l’éducation a cinq objectifs immédiats et doit produire : la culture, l’affinement de la personnalité, la connaissance du monde extérieur et intérieur, la connaissance de la psychologie humaine et la réalisation du moi. Il dit en outre que si certaines idées fondamentales sont omises dans la jeunesse, il est très difficile, presque impossible, de les semer plus tard. C’est donc le moment de donner des conceptions fondamentales à l’enfant.

L’éducation de l’enfant doit commencer même au premier jour de sa vie sur la terre. Dans la première année, il y a trois sujets à lui enseigner. D’abord la discipline qu’on peut obtenir chez un tout petit enfant en fixant son attention sur une attitude, en lui montrant à nouveau cette attitude pour qu’il la prenne.

Ensuite vient l’équilibre, qui est affaire de rythme. Si le rythme de l’enfant est trop rapide, il perd son rythme, et il en est de même si le rythme est trop lent. On peut lui donner un rythme juste, rétablir son équilibre, en faisant un mouvement devant lui, en prenant un objet, en secouant cet objet d’abord dans le rythme adopté par l’enfant, puis en ralentissant peu-à-peu jusqu’à ce que l’on arrive au rythme à établir.

En troisième lieu vient la concentration. Dans la première année, elle s’obtient en lui montrant des couleurs, en lui faisant entendre des sons, en appelant son attention sur eux – car les premières choses qui l’occupent sont les couleurs et les sons. S’il manifeste de l’inattention, il faut le ramener à ces sons, à ces couleurs.

L’attitude amicale

Puis vient la morale. La première leçon dans le domaine de la morale est de donner à l’enfant une attitude d’amitié, une manière amicale envers tous. Si on lui demande d’offrir un objet qu’on vient de lui donner, on lui inculque cette générosité qui sera le fondement de la morale de toute sa vie.

Et puis vient encore le repos. L’enfant s’habitue au repos plus vite qu’une grande personne. Si on le place devant une grande personne faisant des gestes, il fera les mêmes gestes, si c’est une personne qui prend l’attitude du repos, ou même mime le repos, il se reposera. C’est une question d’habitude à créer.

Il est désirable qu’une seule personne s’occupe de l’éducation d’un jeune enfant. Si plusieurs personnes s’en occupent, elles ne pourront former un caractère, insister sur telle ou telle qualité dont l’enfant a besoin, chacune risquant de ne pas comprendre le travail des autres. Ce principe s’applique d’ailleurs dès les premiers jours. Hazrat Inayat insiste sur le fait qu’un nouveau-né est extraordinairement sensible à l’atmosphère, à l’influence d’une autre personne. On peut certes venir voir l’enfant, l’admirer, mais une seule personne devrait s’en occuper. Si les deux parents s’en occupent, il est préférable que l’un le fasse exactement de la même manière que l’autre. Il est naturel qu’une mère s’occupe de son petit enfant. C’est donc elle qui, dans la première enfance, doit être son éducatrice.

De 3 à 5 ans

Jusqu’à trois ans, un enfant peut être considéré comme tout petit. L’essentiel pour sa vie est la régularité, le bon rythme. L’on peut observer à cet âge les tendances qui commencent à se manifester, montrant le chemin qu’il suivra dans sa vie, même par sa manière de marcher, d’aller droit ou non, de courir, de chanceler, d’aller vite ou lentement. Tout cela constitue des indices de sa nature. Même ses mouvements dans son berceau disent sa nature, ce qu’il apporte avec lui.

Hazrat Inayat dit aussi que l’éducation peut se considérer sous deux aspects : il y a l’éducation collective et il y a l’éducation individuelle au foyer. Celle-ci est d’une autre valeur que la première, elle est la base de celle que l’enfant aura plus tard à l’école.

A quatre ou cinq ans il faut lui donner la bonne manière de se comporter : à quel moment il peut être caressant, câlin, à quel moment il doit se tenir tranquille. Il faut lui donner l’habitude de regarder constamment la personne qui le garde pour voir si elle est contente de lui, et ce qu’il doit faire et ne pas faire. Très souvent à cet âge, de nos jours, il va à l’école. Mais Hazrat Inayat était d’avis qu’il est préférable de ne pas commencer si tôt. A six ans, en effet, c’est un âge de transition. Jusqu’à six ans l’être est un petit enfant. Auparavant, à trois ans, il y a aussi une phase de changement.

L’idéal

A sept ans, il arrive à l’âge de comprendre, il devient conscient de la sphère humaine. A cet âge, on peut lui donner un idéal. Avant cet âge, il n’est pas encore prêt. Mais on peut lui enseigner la musique, tels mouvements de danse qu’il fait volontiers. Ceci pourvu qu’on le laisse libre de peindre et de dessiner à sa guise, de jouer d’un instrument comme il lui plaît, de danser et de chanter de même. Quelquefois il aimera chanter en criant très fort, on peut tempérer cela en lui apprenant une petite chanson. Quant à la danse, il n’est pas nécessaire de la lui apprendre. Un très petit enfant danse spontanément. Tous les mouvements qu’il fait avec un objet sont à proprement parler des mouvements de danse.

Le premier idéal à donner à un enfant qui a grandi est le respect des aînés, puis à avoir des égards pour la personne qui le garde. Il ne doit pas contredire qui que ce soit. En troisième lieu on doit lui inculquer le respect de lui-même, une certaine fierté. Par exemple qu’il ne manifeste pas un ravissement exagéré devant des gâteaux, des friandises qu’on lui offre. Puis il doit penser à se tenir à sa place, par exemple ne pas s’asseoir avant une grande personne, se tenir avec gentillesse devant les autres. Il faut aussi lui donner le respect de l’invisible, de l’inconnu.

L’éducation artistique

Entre huit et dix ans, c’est l’âge où il est possible de donner à l’enfant un commencement d’éducation artistique, selon trois directions dans lesquelles il pourra s’exercer ; la peinture en même temps que le dessin, la musique, et puis la danse. Il est important de développer ses tendances musicales, non pas pour qu’il devienne musicien, mais parce que le son est à la base de notre vie et que par le rythme, les qualités se développent plus que par toute autre chose. Des essais récents avec la musique se sont montrés heureux chez des enfants arriérés. En peu de temps ils furent capables de s’améliorer, de faire plus attention, de jouer eux-mêmes quelques morceaux.

L’obéissance

S’il en est ainsi avec des handicapés mentaux, des êtres anormaux, comment n’en serait-il pas de même avec les êtres normaux ? Comment un tel être retardé peut-il obéir ? Surtout en répétant l’injonction jusqu’à ce qu’il fasse la chose, puis en raisonnant avec lui, en ayant la patience de répéter le raisonnement. Il en est de même avec l’enfant normal. Cela serait évidemment plus commode de lui dire : « Tu n’y comprends rien! » ou de le brusquer. Mais si l’enfant n’écoute pas, s’entête à raisonner, on peut lui promettre une récompense.

C’est seulement en dernier ressort que l’on utilisera le blâme, la gronderie ; non pas la gronderie prolongée, mais la gronderie brève. Que ce ne soit pas sa longueur, mais le ton qui la rende efficace. Certains diront que c’est mettre un motif intéressé devant l’enfant que de lui promettre une récompense s’il est sage, qu’il vaut mieux passer à une punition. La punition heurte l’enfant. Parfois elle est indispensable, mais elle le rend moins souple. A dix, onze, douze ans, l’enfant commence ses études plus régulièrement. A cet âge, on peut lui enseigner la patience et la persévérance.

La préadolescence

Douze ans est un âge critique dans la vie d’un enfant. Il entre dans une autre phase de sa vie. C’est à ce moment qu’on peut commencer à faire une distinction entre les garçons et les filles. Il vaut mieux qu’ils aient des jeux séparés. Si un garçon jouait avec une poupée, sa pensée irait dans une autre direction qui n’est pas adaptée à sa nature. Il en est de même pour une fille. Si elle joue à des jeux de garçon sa pensée prendra une autre direction. Il est souhaitable de donner au garçon l’idée du courage, à la fillette l’idée de la modestie ; au garçon l’idée de la responsabilité, à la fille, celle du devoir ; au garçon, l’idéal, à la fille la religion ; au garçon le bon sens, à la fille le sens de l’art.

Certains peuvent penser qu’on établirait l’équilibre de l’enfant en développant des qualités contraires à celles qu’il a naturellement. Mais ce qui fait le fond et la solidité d’une nature, ce sont les qualités premières : le lion a les qualités du lion, le chevreuil celles du chevreuil. Pour la nature de l’être humain, la vie se charge d’y apporter l’équilibre. Dans la nature féminine, d’autres qualités se développent ; de même en est-il de la nature masculine. Ainsi la nature se complète.

La réceptivité

Quand un enfant arrive à treize, quatorze, quinze ans, c’est, comme chacun le sait, un moment difficile de sa vie. Il n’est plus un petit enfant, il n’est pas encore adulte, il n’est ni l’un, ni l’autre. A cette période, il change beaucoup. Il peut être très actif, et quelque temps après l’on s’étonne qu’il soit si inactif. Si l’on s’impatiente pour secouer sa paresse, son inertie, on brusque trop le rythme de sa vie. Mais si l’on comprend son état, on aura sur lui une heureuse influence. A cet âge, il est normal qu’il soit passif plutôt qu’actif, il doit absorber plutôt qu’exprimer. Comment l’y aider ? En obtenant qu’il écoute, qu’il reste passif.

A quoi l’intéresser ? Surtout à la connaissance de la nature. En lui enseignant quelque chose sur les arbres, les oiseaux, les plantes. Si l’on éveille son intérêt pour ces choses, il y prend un grand intérêt, et cela développe en lui le côté spirituel. On peut aussi lui donner un aperçu des coutumes et des usages de son pays et lui apprendre à se rendre compte du pourquoi de ces usages, et pourquoi il vaut mieux les poursuivre ou les abandonner.

La manière d’enseigner

Pîr-o-Murshid dit à ce propos qu’il est préférable que l’enfant ne sache pas qu’on lui donne un certain enseignement, mais, qu’en parlant avec lui de ces choses, on lui présente un certain point de vue. Et puis on peut lui donner une idée du caractère des gens de son pays, puis une idée des gens de sa famille. En effet, il a appris beaucoup de choses, l’histoire, la géographie, mais de sa famille il ne sait souvent rien. Et si on lui parle de ses parents, de ses grands-parents, même de ses arrière-grands-parents, il remontera vers sa source, son origine, ce qui développera en lui un sentiment de parenté, de fraternité avec tous les êtres.

Puis il faut lui donner une idée de métaphysique toute simple, une idée que l’âme existe, que l’esprit existe comme le corps existe ; puis l’idée de la relation de l’âme, de l’esprit et du corps. S’il demande : « Qu’est-ce que l’âme ? », la réponse la plus brève sera : « C’est ton être individuel ; c’est ton être caché, recouvert par ton corps physique ».

A cet âge, treize, quatorze, quinze ans, il doit aussi apprendre quelque chose concernant la terre, l’eau, l’océan. De la terre, tout ce qui y pousse, ce qu’elle renferme de minéraux, de pierres ; de l’eau, tout ce qui vit dans l’eau, la manière d’y voyager aujourd’hui ; puis il faut lui donner la connaissance du soleil, des étoiles, de l’effet du vent, des orages. Pourquoi ? L’esprit de l’enfant n’a pas encore sa forme définitive et ces idées élargissent l’esprit, lui donnent une base vaste.

La discipline

En ce qui concerne la discipline, on discipline le premier âge grâce à la répétition. A quatre ou cinq ans, on se sert du raisonnement, des récompenses, du blâme. Entre sept et dix ans, on peut donner à l’enfant l’idée de juger lui-même de ses actions. On peut établir dans la maison, s’il y a plusieurs enfants, une sorte de tribunal de justice où ils siégeront. Ils jugeront et proposeront la sentence. Et chez un enfant plus âgé, l’on peut employer les mêmes moyens.

Mais s’il désobéit, s’il continue à n’en faire qu’à sa tête, on peut lui faire répéter un mot cent fois, cinq cent fois. Surtout, dans le cas d’un garçon, plus énergique qu’une fille le faire s’asseoir, se lever, cinquante fois de suite. Cela l’ennuiera, et donc fera impression sur lui. C’est une pratique plus fréquente de faire écrire cent fois la même phrase. Mais la phrase répétée à haute voix fait plus d’impression. L’effet produit est beaucoup plus fort.

De seize, dix-sept ans à vingt-et-un ans, le caractère de la personne n’est pas encore formé. Il est très difficile pour ceux qui en sont responsables d’adopter la juste attitude envers ce jeune homme ou cette jeune fille. Ils se trouvent au-dehors beaucoup de jeunes ou moins jeunes qui partagent leur point de vue plus qu’à la maison. Là commence le changement d’attitude ; l’influence des parents diminue. Il leur incombe de voir jusqu’à quel point ils peuvent relâcher leur autorité. Dans la mesure où ils voient que leur enfant progresse, qu’il montre une nature plus harmonieuse, qu’il se conduit bien, il est bon de lui donner davantage de responsabilités. Mais il est surtout désirable de lui donner de bons exemples.

Le mécanisme de l’impression

A ce point de vue Hazrat Inayat raconte une histoire venue d’Orient. Un jeune homme avait l’habitude de jouer. Mainte fois son père l’avait prié de cesser mais le jeune homme n’écoutait pas. A son lit de mort, son père le fit venir. Il lui dit : « Quand tu joueras, joue avec les plus grands joueurs ; quand tu boiras, bois avec les plus grands buveurs ». Le fils promit.

Un jour, après le décès de son père, il alla jouer. Il demanda : « Où sont les plus grands joueurs du pays ? » – « Ils sont au-delà des portes de la ville », lui fut-il répondu. Il s’y rendit. Là, il vit des gens assis qui semblaient jouer. Ces gens lui dirent : Oui, en effet, nous sommes les plus grands joueurs » – « Mais je ne vois pas de tas d’or, ni de liasses de billets ? »- « Nous avons tout perdu – répondirent-ils – nous avons remplacé l’or par des cailloux » – « Ce chemin n’est pas pour moi », se dit le jeune homme.

Il alla vers les buveurs. Où sont les plus grands ? » demanda-t-il. « Dans ce coin de campagne » – lui répondit-on. Il y trouva des gens assis. « Etes-vous les plus grands buveurs ? » – s’enquit-il. « Oui, nous sommes bien les plus grand buveurs. Nous n’avons plus rien pour acheter à boire, mais nous avons ces serpents. Quand nous avons soif, nous nous faisons mordre ; cela nous donne une sorte d’ivresse. Venez-donc vous joindre à nous ». Naturellement le jeune homme partit : la leçon avait été salutaire. Le père avait fait cela pour lui : lui donner des principes par l’exemple. Parler est souvent inutile. Ce qui frappe, ce qui impressionne heureusement ou produit un effet contraire, c’est surtout l’exemple, la vision directe des choses.

Le ton et le rythme

Toute la vie n’est qu’une longue éducation pour arriver au but de la vie. Les principes pour se diriger vers ce but peuvent être donnés dès le premier jour. Ces principes sont la discipline, l’équilibre, la concentration, la moralité et le repos. Ils sont aussi nécessaires à l’âge adulte qu’ils sont utiles dans les premières années de la vie.

Pîr-o-Murshid a beaucoup parlé de l’éducation. Il a parlé surtout de l’éducation dans la famille et il a insisté sur l’importance de la musique dans l’éducation. Il ne s’agissait pas pour lui de faire de tout enfant un musicien, mais de favoriser l’éducation de son caractère. Le son – le ton -, et le rythme, sont à la base de notre vie. Celui qui saura quel ton prendre, aura déjà une connaissance profonde. Car connaître le ton avec lequel on doit s’adresser à un autre montre non seulement que l’on connaît déjà cet autre, mais que l’on connaît aussi la relation dans laquelle nous sommes vis-à-vis de lui, et enfin que nous avons la maîtrise de nos actions et de nos réactions.

Ce sont les différentes parties de l’éducation, jointes à la connaissance de la vie, qui peuvent mener au but que nous désirons atteindre.


Paris, 13 Juin 1934