Le désir de pouvoir

C’est le manque qui donne le désir du pouvoir. On désire le pouvoir pour posséder, pour faire, pour atteindre, pour réaliser, pour attirer, pour utiliser ou pour assimiler une chose. Si c’est un désir naturel, il y aura une réponse, car il ne peut y avoir de désir pour lequel il n’y ait pas de réponse. La réponse au désir réside dans le fait de connaître pleinement ce désir.

Quel que soit le pouvoir obtenu pas des efforts extérieurs dans la vie, aussi grand qu’il puisse paraître sur le moment, il est soumis au destin, nous pouvons le voir. Même d’aussi grands pouvoirs que les nations qui existaient juste avant la guerre tombèrent en pièces en un instant. L’Empire de Russie – c’était une armée, une marine, une richesse, un état ! Pour le construire, combien de temps fallut-il ! Mais cela ne prit qu’un temps pour le détruire. Si le pouvoir extérieur, malgré sa force apparente sur le moment, se montre vulnérable à la fin, il doit y avoir un pouvoir caché, un pouvoir dont on puisse dire qu’il a une valeur, et ce pouvoir est caché dans l’homme.

Les pouvoirs extérieurs

Une personne, dans l’ivresse des pouvoirs extérieurs acquis, oublie de cultiver ou de développer le pouvoir intérieur. Dépendant du pouvoir qui ne lui appartient pas, elle en devient un jour victime. Quand le pouvoir extérieur croît et que le pouvoir intérieur s’affaiblit, le plus grand pouvoir absorbe le pouvoir personnel. C’est ainsi que les héros, les rois, les empereurs, les personnalités qui avaient un grand pouvoir entre leurs mains – le pouvoir sur l’armée, le pouvoir d’argent ou d’influence extérieure – sont tombés victimes de ce même pouvoir dont ils avaient toujours dépendu.

Nous pouvons penser alors : « Si nous ne devons pas dépendre du pouvoir extérieur, alors où trouverons-nous ce pouvoir dont nous pouvons dépendre ? ». On peut trouver ce pouvoir au-dedans de soi. Et quel est ce pouvoir ? La terminologie soufie nomme ce pouvoir Iman, conviction. Comment ce pouvoir est-il construit ? Ce pouvoir est construit par ce que les Soufis nomment Yaqeen, qui veut dire croyance. La croyance culmine en conviction ; celui qui n’a aucune inclination à croire n’arrivera jamais à une conviction.

Se pose maintenant une question. Un pouvoir développé dans sa propre personnalité n’est-il pas toujours un pouvoir limité ? C’est vrai, c’est un pouvoir limité. Mais en appliquant l’enseignement que le Christ a donné dans les paroles :

« Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et tout le reste vous sera donné par surcroît »

Le pouvoir Tout Puissant

Le pouvoir gagné est un pouvoir illimité. Sinon, appeler Dieu « Tout-Puissant » n’aurait pas de sens ; le bénéfice de ce mot « tout-puissant » est sa réalisation. Cela nous enseigne en premier lieu que toute puissance est une seule puissance. Extérieurement, nous voyons des pouvoirs différents – l’un plus grand que les autres, en harmonie ou en conflit, des pouvoirs limités luttant ensemble ou l’un contre l’autre. Pourtant, grâce à la compréhension intérieure, nous constatons qu’il n’y a qu’un seul pouvoir.

A l’appui, le Coran dit que rien n’a de pouvoir en soi, mais tout montre un seul unique pouvoir, le pouvoir du Tout-Puissant. En d’autres termes, dans les aspects limités que nous voyons, et dans son être absolu, il n’y a qu’un seul et unique pouvoir. C’est pourquoi nous appelons ce pouvoir : Pouvoir Tout-Puissant. Il n’y a aucune puissance capable de s’y opposer, il n’y a pas de pouvoir contraire qui puisse œuvrer. La force et le pouvoir dans tous ces aspects lui appartiennent, en proviennent, sont en lui et seront absorbés par lui à la fin.

Aussi longtemps qu’un homme s’efforce d’obtenir le pouvoir – comme chacun s’y efforce d’une manière ou d’une autre – sans avoir la connaissance de ce pouvoir qui est tout-suffisant, il y aura toujours déception, car il trouvera toujours des limites. Son idéal ira toujours de l’avant et il se trouvera lui-même à court de pouvoir. C’est seulement en communiquant avec le pouvoir Tout-Puissant qu’il commencera à réaliser le Tout-Puissant et les phénomènes du Tout-Puissant.

L’effacement de soi

Maintenant vient la question : « Comment doit-on communiquer avec ce pouvoir tout-puissant ? ». Aussi longtemps que sa personnalité limitée est devant soi, aussi longtemps que l’on ne peut pas s’en débarrasser, que l’on est intéressé par sa propre personne et tout ce qui lui est apparenté et lié, l’on trouvera toujours des limitations. Ce pouvoir n’est atteint que d’une seule manière, et c’est par l’effacement de soi, que la Bible appelle renoncement.

L’interprétation habituelle du mot est autre : le renoncement serait se refuser à soi-même tout le bonheur et le plaisir de cette terre. Mais alors, si cela consistait à refuser le bonheur et le plaisir de cette terre, pourquoi cette terre aurait-elle été créée ? Seulement pour la refuser ? Si elle a été faite pour être refusée, ce serait fort cruel, car la recherche constante de l’homme est le bonheur. Le véritable renoncement est de renier cette petite personnalité qui s’insinue partout, c’est d’effacer ce faux ego qui veut faire sentir son petit pouvoir en toute chose.

Renoncer au faux moi

Comment pouvons-nous atteindre cela ? Nous le pouvons par la prière, l’adoration ou la croyance en Dieu. Mais c’est, avant tout, en s’oubliant en Dieu. La croyance en Dieu est le premier pas. Ce qui doit être atteint grâce à la croyance en Dieu, c’est se perdre en Dieu. Si l’on est capable de le faire, l’on a atteint un pouvoir qui est au-delà de la compréhension humaine. Ce processus est appelé Fana par les Soufis. Fana n’est pas nécessairement une destruction en Dieu, fana aboutit à ce que l’on peut appeler une résurrection en Dieu. L’image du Christ en est le symbole. Le Christ sur la croix raconte fana. La signification est : « Je ne suis pas ». Et l’idée de la résurrection explique le stade suivant, Baqa, qui veut dire : « Tu es ». C’est la perfection, l’élévation vers la Toute-Puissance.

L’Esprit Divin doit être reconnu dans cette élévation vers la Toute-Puissance. Fana n’est pas atteint en se torturant, en s’infligeant de très nombreuses misères comme le font beaucoup d’ascètes ; car même après s’être torturés, ils ne parviendront pas à cette réalisation s’ils n’y sont pas destinés. C’est atteint en renonçant à son petit moi, au faux moi qui recouvre son moi réel. C’est là que l’on doit trouver l’essence de l’Etre Divin.

S’oublier en Dieu

Question : Comment peut-on s’oublier en Dieu ?

Réponse : En refusant l’idée que l’on a de son propre être – l’être que l’on sait être soi-même, et affirmer Dieu à la place. Nier le moi et affirmer Dieu, telle est l’humilité parfaite. Quand une personne montre quelque politesse en disant : « Je suis une humble petite créature », peut-être se cache-t-elle derrière ses paroles. Elle y met sa vanité, et par conséquent cette humilité ne sert à rien. Quand on se nie complètement soi-même, il n’y a aucune parole à prononcer. Que peut-on dire ? La louange et le blâme deviennent identiques. Il n’y a rien à dire.

Le but de la vie – série de conférences donnée durant l’École d’été, Suresnes, 1924.
La première édition en anglais date de 1927, Londres.

Publié dans Philosophie Le but de la vie – cahier n°7 – chapitre 4